Storytelling : chroniques du monde contemporain. Saison 1

Si «la société du spectacle» s'efforçait de conjurer la révolte, la lutte
de classe, l'insoumission, le pouvoir actuel craint par-dessus tout le
désengagement, la déflation des émotions et des motivations. Ce qu'il
ne supporte pas, c'est la fuite dans le «hors champ», la déconnection,
le désengagement, la désertion. Il ne lui suffit plus pour cela de
conduire les conduites, mais de les «inspirer», de les mobiliser émotionnellement,
de les orchestrer. C'est peut-être le fil rouge qui relie
les chroniques qui forment ce livre (publiées chaque semaine dans Le
Monde tout au long de l'année 2008) : s'y donne à lire une société dans
laquelle les techniques du pouvoir disciplinaire et de contrôle n'ont rien
perdu de leur pertinence, mais opèrent désormais dans un contexte nouveau
et doivent répondre à des exigences nouvelles de mobilisation qui
requièrent le maintien d'un état d'alarme permanent, c'est-à-dire un
usage stratégique des rythmes, des tempi , de la tension narrative.
La crise économique et financière actuelle en apporte la démonstration.
Elle se traduit d'ores et déjà par un renforcement du rôle de l'État
comme agent de la mobilisation des énergies citoyennes, un «engagement»
renforcé dans le capitalisme qui a besoin de «l'écran total de
l'État» pour justifier les sacrifices «patriotiques» qu'on exige des
citoyens lorsque le marché a si visiblement échoué à représenter et
défendre l'intérêt général. Le capitalisme traverse une crise qui n'est
pas seulement financière ou économique, mais qui est une crise de
«légitimité». Dans ce nouveau contexte, on peut s'attendre à un renforcement
du contrôle des opinions, de la surveillance des populations
et des territoires, à une mobilisation générale des énergies au service
de «l'intérêt supérieur de la nation». Et donc à toutes sortes de nouveaux
récits de légitimation dans lesquels c'est l'État, et non plus le
marché, qui joue le rôle principal.