Ma soeur Jeanne

Un jour, mon père nous dit, - c'était au moment
des vacances :
- Enfants, apprêtez-vous à faire un beau voyage.
Vous avez bien travaillé, on est content de vous (ma
soeur était en pension chez des religieuses), vous
méritez une récompense. Je vous emmène avec votre
mère dans la montagne. Il est temps que vous
connaissiez ce beau pays qui est le vôtre, - car ma
famille y a vécu de père en fils, - et que vous n'avez
encore vu que de loin. Il est temps aussi que vous
connaissiez vos propriétés ; car, Dieu merci, nous ne
sommes plus des malheureux, et votre père, qui n'est
pas un endormi, a su vous gagner quelque chose.
C'est la première fois qu'il parlait ainsi, et je fus
étonné de voir le visage de ma mère rester triste et
froid, comme si elle eût trouvé à blâmer dans la joie
de mon père. Ils s'aimaient pourtant beaucoup et ne
se querellaient jamais.
C'était en 1835 ; j'avais alors treize ans, je commençais
à réfléchir ; je commençais à observer. Voici ce
que, en écoutant et en commentant sans questionner
et sans avoir l'air curieux, je découvris peu à peu, à
partir de ce moment-là.