Des pathologies sociales aux pathologies mentales

Parler de «pathologie sociale» n'a rien d'évident, ni même, peut-être, d'innocent. En
voulant marquer énergiquement notre désapprobation devant certains états de fait
choquants, devant certaines situations irrationnelles ou immorales, une telle expression
ne nous engage-t-elle pas sur une voie périlleuse, celle qui conduit à assimiler la société
à un grand corps malade qu'il s'agir de soigner ? Face à ce légitime soupçon, cet
ouvrage voudrait défendre et illustrer deux idées simples. La première est que l'usage
du vocabulaire pathologique dans la théorie sociale ne repose pas nécessairement sur
un organicisme dont les fragilités théoriques sont avérées depuis longtemps. En fait,
il s'impose dès lors que, plus modestement, l'on constate que la vie sociale peut être
affectée de contradictions ou d'insuffisances graves qui ne relèvent pas seulement de
l'inefficacité économique ou de l'injustice morale. La seconde idée que cet ouvrage
entend développer est que, en dernier ressort, parler de «pathologie sociale» constitue
une invitation à regarder du côté des contreparties vécues, en l'occurrence corporelles
et surtout psychiques, de ces contradictions et de ces insuffisances, dont les individus
font concrètement l'expérience. C'est même en grande partie, voudrait-il montrer,
parce qu'il y a du trouble psychique (du malaise, de la maladie, de la souffrance)
susceptible de s'expliquer sociologiquement, donc parce qu'il y a des correspondances
entre certaines formes de pathologies mentales et certains types de désordres dans
l'organisation sociale, que le registre de la pathologie s'impose à la théorie sociale
critique. C'est là une manière de retrouver une intuition ancienne dont la fécondité
ne semble pas devoir être démentie de sitôt : les sociétés mal faites sont d'abord celles
qui font courir aux individus qui les composent le risque de les priver des conditions
objectives, institutionnelles et culturelles, de leur santé mentale.