Don Juan triomphant

Le présent roman est un antiroman dominé par l'écriture poétique. OEuvre baroque, le récit est foisonnant
et refuse le narratif. Esthétique déroutante, l'anti-constructionnisme affecte le séducteur qui bat en brèche
la facticité, la comédie humaine et le masque social. Récit enchâssé, tous les genres littéraires participent
de l'élaboration esthétique, d'une mise en abyme de Don Juan, de la poésie dans le roman, du théâtre
dans le théâtre. Le donjuanisme porte la marque de l'homme, le messalinisme de la femme : deux contacts
douloureux de l'impuissance à retenir la vie, l'instant. «L'éros noir» de Don Juan, son dandysme rejettent
pourtant le cynisme. Le héros reste conscient, et son acte de lumière le plonge dans l'accidentalité du
monde, le triomphe de la lucidité.
Le personnage de Don Juan n'est-il qu'un artifice théâtral inspiré d'une légende et d'un cycle littéraire,
fonds communs du folklore européen, né en Espagne, mais inspiré du chevalier félon des textes médiévaux,
noble, courageux, fourbe, séducteur, imposteur, mécréant, blasphémateur, idéal type du chevalier noir
et du chevalier arrogant ? A l'instar de Méléagant (le mal agissant) fils de Baudemagus roi de Gorre
qui enleva la reine Guenièvre à la cour d'Arthur pour l'emmener du royaume de Logres au royaume
de Gorre, Don Juan enlève Elvire au couvent, il la subjugue et l'abandonne. Le Séducteur de Séville
et le convive de pierre de Tirso de Molina, en Espagne, ouvre le cycle en 1630. En Italie, deux pièces
reprennent cette «Commedia», Le Convive de pierre de Giliberto et celle de Giacinto Andréa Cigognini,
source essentielle où puise Molière pour son Don Juan ou le festin de pierre représenté en 1665. Le
cycle est immense, nous ne retiendrons que quelques titres et auteurs, le Burldor de Tirso, Goldoni, le
Don Giovanni de Mozart, celui de Byron, chef de file du romantisme anglais ; citons également Prosper
Mérimée, Paul Verlaine, Charles Baudelaire, Lessan (Allemagne), Guerra Junquerro (1874) avec La Mort
de Don Juan ; Le convive de pierre de Pouchkine, le Don Juan de C. Sterheim en 1910 etc. et le macabre
génie musical de Gaston Leroux : Le fantôme de l'Opéra auquel l'auteur de ce livre rend par cette oeuvre
baroque un hommage posthume.
Don Juan triomphant suivi des Dernières paroles de Faust s'inscrit dans une certaine conception du
rapprochement, voire de la coalescence entre deux personnages sulfureux, l'envoûteur diabolique et
le possédé par le pacte, dans la tradition indo-européenne, l'énergie vitale du méridional Don Juan et
le surhomme nordique et nietzschéen Faust, deux titans incarnés dans le Don Juan und Faust de C.D.
Grabbe, en 1829, tragédie en 4 actes, en vers, inspirée de Mozart et Goethe, en 1830. Pouchkine s'inspire
également du compositeur et des Elixirs du diable d'Hoffmann.