Les aventures de Tintin. Vol. 20. Tintin au Tibet

Le lecteur et le tintinophile avertis peuvent légitimement
se demander pourquoi «Tintin au Tibet» a-t-il été choisi
parmi tous les albums d'Hergé, pour honorer cette première
traduction en mongol ? Considérant la situation
géopolitique de la Mongolie, enclavée entre les deux
immenses empires de la Chine au sud et de la Russie au
Nord, chacun sans doute se prête à penser que «Tintin
au pays des Soviets» ou «Le Lotus bleu» aurait aussi
séduit le lecteur mongol ; ou bien encore, si l'on préfère
la dimension historique, «Le sceptre d'Ottokar», avec
cette fresque fictive de combats en pleine page, qui n'est
pas sans rappeler l'évocation des conquêtes dévastatrices
de l'empereur mongol Gengis Khan au XIII<sup>e</sup> siècle ou de
l'un de ses lointains descendants (ou du moins supposé),
Tamerlan, un siècle plus tard. En même temps le choix
s'impose de lui-même, dès qu'il s'agit de concilier le
lecteur mongol et le lecteur étranger débutant dans la
langue sur cet intérêt partagé de la culture mongole liée
à la religion bouddhique commune aux deux pays. Le
voyageur qui parcourt cette région du monde est en effet
frappé, lorsqu'il feuillette les pages de l'album, des correspondances
qu'il peut trouver entre certains de ses clichés
photographiques rapportés de son fabuleux voyage et les
dessins très documentés d'Hergé. Les monuments
religieux, la tenue vestimentaire des lamas et leurs instruments
de musique sont tout à fait comparables.
L'histoire atteste que, dès le premier millénaire, le bouddhisme
s'est diffusé très tôt en Mongolie, sous différentes
écoles et lignées. Il a même été déclaré religion d'état
sous Khubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, qui fut le
fondateur de la dynastie des Yuan en Chine (1277-1367).
Après la chute de l'empire et le reflux des Mongols vers
leurs steppes d'origine, la religion bouddhique en
Mongolie vit un second essor au XVI<sup>e</sup> siècle, sous l'impulsion
du prince Altan Khan (1506-1582), petit-fils de
Dayan Khan et descendant d'une branche cadette de
Gengis Khan. Vers 1570 Altan Khan se convertit au bouddhisme
de l'école des «Dge-lugs-pa» (littéralement :
«Les Vertueux», avec des variantes orthographiques
francisées en Gelugpa, Guéloukpa ou Guélougpa, ...),
plus connus familièrement sous le nom des «Bonnets
Jaunes», par opposition aux «Bonnets Rouges»
représentés par les moines de la tradition «Rnying-mapa»
(Nyingmapa). Parmi de nombreuses écoles, deux
autres courants majeurs viennent compléter le panorama
du bouddhisme tibétain : Les «Sa-skya-pa» (Sakyapa) et
les «Bka'-brgyud-pa» (Kagyupa) qui sont aussi allés au
contact des Mongols.
L'ordre des Gelugpa (les Bonnets Jaunes), fondé par Djé
Tsong kha pa (1357-1419) constitue sans doute la forme
du bouddhisme tibétain la plus connue en Occident,
notamment par la popularité de son chef religieux, le
Dalaï Lama, et c'est aussi celle qui est la plus diffusée en
Mongolie. C'est d'ailleurs à Altan Khan (cité plus haut)
que revient le mérite d'avoir attribué le titre de Dalaï
Lama au chef religieux de ce courant du Bouddhisme,
Seunam Gyatso (1385-1438). «Dalaï» est un terme
mongol signifiant «océan» [de sagesse pourrait-on compléter
dans ce cas]. Il fut décidé que Seunam Gyatso
serait le 3<sup>e</sup> Dalaï Lama, réservant ainsi le titre à ces deux
précédentes réincarnations. Altan Khan est aussi connu
pour être le fondateur de Koke Qota (la Ville Bleue),
capitale de la Mongolie Intérieure. Son successeur Abdaï
Khan (1554-1588) chez les Mongols Khalkha, fut aussi
converti au bouddhisme et édifia le grand complexe
monastique d'Erdeni Zuu («Monastère Joyau») encore
visible aujourd'hui, sur les ruines de l'ancienne capitale
des Mongols, Karakorin, détruite par les chinois en 1380.
Ce monastère a survécu à la folie destructrice du pouvoir
communiste qui avait rayé de la carte pratiquement tous
les temples pendant la période des purges staliniennes
entre 1933 et 1938. Sur environ 760 temples que
comptait la Mongolie, seulement quelques-uns en
réchappèrent, parmi lesquels le monastère de Gandan à
Oulan Bator qui, comme Erdeni Zuu, est redevenu un
haut lieu religieux très visité en été. Il a fallu en effet attendre
la libéralisation démocratique des années 90 pour
voir une renaissance des pratiques religieuses, la création
de nouvelles écoles monastiques et l'édification de nouveaux
temples près des sites ou des ruines des anciens
temples. Ce mouvement se poursuit encore aujourd'hui.