Que fait-on du monde ? : élégie pour quarante villes

Quarante villes. Et autant de fois je qu'il y a de villes. Je suis
un soldat de Tbilissi. Je suis un touriste sexuel à Sally-Portudal.
Je suis un vieillard de Marseille. Je suis un veuf à
Charm-el-Cheikh. Je suis je en même temps des deux côtés
du mur-frontière israélien. Je suis je aux quatre coins du
monde. Autant de fois je qu'il y a de villes, et quarante, ça
vaut pour toutes. Je n'est pas seulement un autre. Mais tous
les autres possibles vers lesquels l'écriture conduit. Je est un
pêcheur de Thulé. Je est un trafiquant d'enfants à Bam. Je est
une femme de Kilipala. Ici, toutes les fuites possibles
(exotiques, touristiques, esthétiques même) sont abolies. On
ne peut entrer dans chacune des villes qu'à la première
personne. Voilà le péril lorsque écrire est manière de
répondre à l'appel du monde. Se vouloir sujet du monde
c'est prendre le risque d'être en chaque lieu celui qui doit en
porter le poids. «Pourquoi se souvenir, pourquoi évoquer le
passé quand à lui seul le présent pèse du poids du monde ?»
Alors on va. Pendant un an comme si c'était un siècle. De
ville en ville. De je en je. Je est un homosexuel brûlé vif à
Lens. Je est un vendeur de montres à Bagdad. Ce monde
terrible et éblouissant, c'est chez nous, chez moi. Le
parcourir, c'est laisser monter la plainte, l'élégie qui vient
nous arracher de derrière nos abris de témoins si lointains,
journal, écran télé. Nous voici devenus protagonistes du
monde. Nous voici mis au monde.
Michel Séonnet