Urbanisme et identités : itinéraires et écritures dans la cité : l'invention des villes palimpsestes dans l'imaginaire médiéval et contemporain

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Pascal Billon-Grand : «Révolutionner l'existence quotidienne», comme le projette l'Internationale Situationniste,
c'est aussi révolutionner son espace de vie, c'est fonder un nouveau «vivre-ensemble», c'est
réinventer l'espace de la communauté : la ville. Soulignant au plus près l'articulation entre idéologie,
conditions de vie individuelles et sociales, la ville devient le lieu d'une lutte révolutionnaire dont la réappropriation
et la transformation sont les deux enjeux essentiels. Ainsi, s'appuyant sur une prise en compte
rigoureuse de la particularité de chaque espace urbain et des possibilités qu'il offre, les situationnistes
font de la ville l'enjeu et la forme de leur utopie : lieu de toutes les connexions inattendues, de la mise
en mouvement perpétuelle et du refus du séparé. Ils projettent sur la ville rêvée, la «New Babylone»,
à la fois une pensée de la totalité, de la liaison infiniment dynamique et créatrice, et une esthétique
communautaire, une pratique de l'art passée dans la vie : la construction de situations collectives qui
soient à la hauteur de nos désirs.
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Pascal Bouvier : Comment éviter les clichés sur la ville ? En prenant
comme point de départ l'explication de la ville par l'économie, car c'est par elle que se présente une
dialectique entre l'urbanité et la campagne. Marx sera donc notre fil directeur puisqu'il est le penseur
qui met en forme cette opposition. Pourtant si la ville est compréhensible par les analyses de l'Idéologie
Allemande, elle ne peut s'expliquer totalement par un pur économisme : elle est aussi le produit d'un
imaginaire riche qui débute avec des thématiques religieuses pour se cristalliser autour de textes utopiques
et politiques. Parler de la ville c'est ainsi parler de l'existence commune et aussi rêver d'un monde
conforme à nos désirs. Elle est l'objet d'un discours ambivalent. Lieu de perdition et lieu de progrès et
d'ouverture, lieu festif et lieu du repli sur soi etc. Comment dès lors comprendre ces contradictions ?
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Carlos F. Clamote Carreto : Située au coeur des profondes transformations qui bouleversent la civilisation
occidentale surtout à partir du XIIème siècle, la ville médiévale devient l'univers des possibles, un miroir
déformant et paradoxal sur lequel se projette et se brise l'horizon (in)fini du désir. Détrônant l'univers
stable du symbole au profit de l'empire du signe, sans cesse changeant car à la signification toujours
négociable, la ville porte, en effet, toujours atteinte à l'intégrité du langage dans son rapport jadis inaliénable
à une proprietas originelle et transcendante, la présence sacramentelle de Dieu au sein de la
Création s'effaçant désormais dans une atmosphère où règnent le leurre, le simulacre, le masque, la
parole flatteuse et aux sens multiples. Or, s'il n'est d'inscription stable et définitive de la vérité et de la
signification au coeur de la cité, la ville devient le lieu (topos) privilégié du gommage et de la réécriture,
le lieu d'une insolite convergence entre représentation de l'espace et identité textuelle.
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Josette A. Wisman :
Les villes du Moyen Age sont des espaces d'imagination et de représentation privilégiés. Les images,
les idées de la ville, conscientes ou non, sont le reflet de pratiques, croyances et désirs. Cet article se
propose d'étudier comment de l'image récurrente de la Jérusalem terrestre et de la Cité de Dieu, la ville
devient la ville-femme dans l'imaginaire du Moyen Age. Ville-sainte femme, ville-protectrice, ville-refuge se
transforme encore et se sécularise dans la littérature et l'art médiévaux en objet de désir, de contrôle et
d'agression sexuels masculins, surtout quand les villes devenues forteresses et châteaux-forts se multiplient
à l'horizon des paysages. Cette métaphore qui sature le Moyen Age traduit en fait la réalité que l'air
de la ville ne libère pas les femmes, et cette métaphore perdurera pendant longtemps avant nos époques
post-modernes.
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Frédéric Cantaroglou & Stépahane Sadoux : L'urbaniste dispose-t-il d'un cadre théorique, d'une
méthodologie d'approche de relations objectives vérifiables, susceptibles d'expliquer les transformations
d'une ville palimpseste, qui n'échapperait parfois pas au palindrome (au sens médical du terme), voire
même à la palinodie ? En effet, considérant la ville comme un territoire finalement si peu apte à se
débarrasser totalement des traces du passé, tant la destruction de ce dernier ne peut être que le
fruit d'une radicalisation de l'histoire portée sans doute - nous le verrons - seulement par la guerre,
ne sommes-nous pas obligés de constater que plutôt que d'évoluer table rase faite du passé, la ville
palimpseste se développerait davantage dans ces conditions d'une manière palindromique, c'est-à-dire
en progressant «par récidives, par rechutes», allant même parfois jusqu'à la palinodie, lorsque ces
évolutions «expriment une rétractation» ?
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Éliane Burnet : Aujourd'hui on en a fini avec la croyance en
une cité idéale qui serait le lieu du bien vivre ensemble dans la cohésion, la justice et la tolérance. Cette
cité radieuse à visée communautaire, tout comme le modèle de la «Cité de Quartz» qui repose sur un
idéal fondé sur la loi et l'ordre où chacun est libre de se créer un espace à sa convenance au risque
des dérives sécuritaires et résidentielles, semblent avoir échoué. «Moderne Babylone» de la violence,
«nécropole» de la vie individuelle, ou «mégapole» inhumaine, la ville ne fait plus rêver. Et pourtant des
artistes contemporains - sans tomber sous le coup d'un manichéisme primaire qui opposerait la ville avec
ses vices et ses malheurs et la campagne avec ses vertus et ses bonheurs - fantasment encore sur des
cités miniatures, réelles ou imaginaires dans un geste de conjuration des forces qui écrasent l'individu.