Histoire, mémoire, patrimoine : du discours idéologique à l'éthique humaniste

Tout d'un coup, le patrimoine a tout envahi, qu'il s'agisse de la notion ou
de l'objet. La notion, puisqu'on parle de patrimoine maritime, immatériel,
naturel, génétique, etc. ; l'objet, puisque l'église et le château n'ont plus la
cote, remplacés par la petite cuiller, dont parlait déjà André Malraux, le fléau à
battre le blé, le moulin à tan, le vieux gréement, et bien d'autres articles d'un
quotidien aujourd'hui disparu. Mais cette intrusion patrimoniale dans la société
française ne fut ni spontanée, ni soudaine. En outre, elle ne date pas d'hier.
Elle s'insère dans le rapport chaotique que la France et, plus généralement,
les sociétés humaines entretiennent, de nos jours, avec le passé. Elle débouche
donc sur le besoin d'histoire, souvent signalé dans notre pays, et sur une autre
irruption, plus embarrassante encore : celle de la mémoire et, derrière elle, de
l'identité.
L'activité patrimoniale est-elle de même nature que l'activité historienne, se
demande François Chappé ? L'une serait-elle subjective, quand l'autre se pare
des vertus de l'objectivité ? Rien n'est moins simple, répond-il. Tout dépend,
en fait, du traitement que l'on fait subir aux traces du passé, et de l'usage que
l'on assigne à la mémoire. Le discours historique diffère peu de la monstration
patrimoniale, au fond, pour peu que l'historien, le conservateur du patrimoine,
ou même le militant, le politique, s'assignent un objectif de vérité et soient
conscients, chacun dans son domaine, des contraintes idéologiques qui pèsent,
c'est inévitable, sur leurs choix et sur ceux du public. En somme, l'objectivité
étant aussi inaccessible que l'humanisme est nécessaire, toute réflexion sur le
passé devrait reposer sur une éthique, véritable idéal universaliste, dont l'auteur
définit les contours, les limites, les ressources, et dont il explique qu'elle est le
meilleur attribut du citoyen. Des choix que nous faisons, dit-il, dépendent la
compréhension des sociétés par elles-mêmes - donc, la possible neutralisation
des dérives nationaliste, autoritaire, populiste -, et le partage des cultures, sans
lequel il n'est pas de société démocratique moderne.