Le chanteur de tango

On dit qu'il ne chante plus que dans quelques cabarets malfamés
du port. On dit aussi qu'il est très malade mais qu'il chante parfois
dans un vieux bar du centre-ville. Certains affirment qu'ils l'ont
entendu chanter dans un square de Palerme, l'ancien quartier
italien, et d'autres vont jusqu'à dire qu'il se produit inopinément
sur les marchés populaires des faubourgs. Bruno Cadogan regarde
perplexe la carte de Buenos Aires et essaie de déceler la logique
qui commande les dernières apparitions de Julio Martel. Car ce
légendaire chanteur de tango à la voix obscure et envoûtante,
l'homme qui n'a jamais voulu enregistrer de disques, est bien plus
qu'un mythe urbain. Martel est un artiste accompli qui ne laisse
rien au hasard et qui dessine par sa présence (et son absence) une
autre carte de la ville, les traits d'une énigme.
Volontaire, résolu, le jeune Américain est prêt à tout pour le
rencontrer et pour l'entendre chanter ces étranges morceaux dont
il est le seul à connaître les paroles et le sens. Mais sa quête va le
conduire là où il ne l'attend pas : au coeur même de l'insurrection
populaire de 2001 qui fait chuter les présidents les uns après les
autres. Bruno Cadogan se trouve ainsi emporté par le tourbillon de
l'histoire dans un Buenos Aires rebelle et assoiffé de justice où la
voix de Julio Martel est devenue l'un des symboles de l'espoir.