La frontière de la pauvreté

La pauvreté n'a pas disparu avec la richesse dans les pays développés. Réalité sociale
prégnante, elle contrarie l'idéal égalitaire sur lequel est fondée la démocratie et suscite de
très nombreuses études en sciences sociales. En se saisissant du concept de frontière, ce
travail de géographie tente de déconstruire les propos courants sur la fracture sociale, les
poches de pauvreté, l' exclusion, le mal des banlieues et de dépasser la vision substantialiste
des lieux découlant habituellement de ces propos. L'objectif est de déchiffrer ce qui se joue
entre la position dominée des populations en situation de pauvreté dans la société et leur
position dans l'espace en examinant les multiples conjonctions qui s'établissent entre leur
disqualification sociale, leur situation résidentielle et leurs pratiques de l'espace.
La définition de la pauvreté donnée par Georg Simmel en 1907 constitue la clé de
l'approche sociale de la pauvreté. En exposant que l'individu pauvre n'est pas exclu mais
au contraire lié à la société par la relation d'assistance, Georg Simmel a montré que la
pauvreté touche des personnes très différentes par leurs appartenances et leurs histoires.
Elles partagent l'expérience commune de la quête incertaine ou impossible du travail,
perçoivent des aides qui les rendent redevables à la société et les installe dans une situation
de dépendance dans laquelle elles sont tenues de répondre aux injonctions des intermédiaires
sociaux. De ce fait, elles passent une frontière intérieure disqualifiante qui les protège et les
enferme tout à la fois.
L'étude de la spatialité de cette frontière repose sur deux propositions complémentaires.
Premièrement, la position sociale disqualifiée des populations touchées par la pauvreté
correspond à une situation résidentielle défavorable au regard de trois effets de lieu négatifs
en termes d'aménités et de représentations. Deuxièmement, le passage de la frontière
conduit les intéressés à l'expérience d'une territorialité du repli, produite par un double
processus de blocage des migrations résidentielles et de restriction de la mobilité habituelle.
En associant les deux propositions on peut établir que la trace de la frontière de la pauvreté est
polymorphe. Elle se présente tantôt sous une forme transparente dans les beaux quartiers,
les couronnes périurbaines de la ville et certaines campagnes, tantôt sous une forme labile
au centre de la ville, tantôt sous une forme marquée, voire redoublée par les effets de la
ségrégation antérieure, dans les quartiers de la politique de la ville ou les territoires de
sédentarisation des nomades.
La frontière de la pauvreté se durcit tandis que les inégalités sociales se renforcent.
Dissimulée par de nombreux jeux de masques et d'échelles, elle est peu visible aux yeux de la
société. Il faut donc veiller à ce que la pauvreté soit comprise dans toutes ses dimensions pour
répondre au défi politique et social majeur que représente l'effacement de cette frontière.