Collège inique (ta mère !)

Il y a l'introverti Ludovic, deux fois redoublant, que l'on
surprend un jour seul dans la cour, à faire danser son
ballon de foot tel un champion de Ligue 1. Il y a Salima,
14 ans, qui a espéré quitter la cité au bras d'un grand
de 22 ans, et que tous les élèves appellent désormais
«la pute». Il y a Adil, qui arrive avec vingt minutes de
retard et fait le tour des tables - «Bah, quoi ? Faut bien
que j'dise bonjour à mes potes ! On vous a pas appris
la politesse ?» Il y a aussi Christophe, qui veut faire du
latin contre l'avis de son père - «Les livres, ça sert à rien.»
Et puis Fouad, qui me lance, me recroisant des années
après : «He M'dame ! M'dame ! Vous me reconnaissez ?
Ouh là, j'étais con avec vous, hein ? Mais j'vous kiffais
bien, la vérité ! Vous étiez ma prof préférée.»
J'enseigne depuis treize ans, et ce n'est pas facile. J'ai
souvent envie d'arrêter, je me sens parfois mal taillée
pour l'ampleur de la tâche, souvent impuissante.
Mais mes élèves sont si surprenants, si touchants, que je
crois que je ne les quitterais pour rien au monde.