Lecture pour Frédéric II : essai

Les songes gouvernent nos destinées. Les songes sont les étymologies de nos actes. Notre histoire est l'armorial de nos songes. Pas davantage que dans L'Ombre de Venise , dont ces Lectures constituent la suite, il n'était question de Venise, cet ouvrage n'évoquera la figure historique de Frédéric II de Hohenstaufen. - à laquelle elle s'adresse, dans une correspondance imaginaire, à partir d'une forteresse sicilienne : voyage dans les idées, germinatives et imprévisibles, réponse au legs ambigu de l'Empereur, en son avers historique et son envers ésotérique, qui est à l'origine de notre civilisation.
Depuis le songe de l'Âme du monde et de la « race d'or » de Virgile jusqu'aux approches ardentes d'Hölderlin, de Rimbaud, de Stefan George, de Fernando Pessoa ou d'Henry Montaigu, il y a en Europe, en marge du règne des rationalistes et des planificateurs, une tradition rêveuse, que Nerval nomma « surnaturaliste » qui remonte aux Orphiques, et déferle jusqu'à nous, par vagues successives.
Encore faut-il, et ce sera l'objet de ces Lectures , distinguer les songes qui ne sont que ressassement, rancoeur, macérations de la conscience individuelle en proie à la médiocrité des jours, et les Songes lumineux qui reçoivent l'éclat de ce « supra-sensible concret » qui, entre le sensible et l'intelligible, déploie l'Echarpe d'Iris ! Il y a, d'une part, les songes qui éveillent, les songes orientés , et, d'autre part, les songes qui déroutent, dans les dédales de la pénombre, les songes empierrés, qui nous livrent à la servitude volontaire et contre lesquels seule vaut la témérité spirituelle.
Une hypnosophie restait donc à inventer, dont le Voyageur et son Ombre parcourent ici les premiers paysages dans le sillage de l'antique oniromancie, afin de séparer, comme on sépare en alchimie « le subtil de l'épais », le songe-mensonge du songe-vérité. Entre la mythologie et la philosophie, deux vocables grecs prédisposent à cette hypnosophie de l'Europe : Calypso et alèthéia . Calypso, qui déroute le voyageur odysséen, signifie, par l'étymologie, « celle qui est cachée » et alèthéia qui veut dire « vérité », se rapporte aussi, par l'étymologie à « ce qui apparaît ». Entre l'apparaître et le caché, qui sommes nous ? C'est aux songes de nous le dire, aussi bien par consonance ( Widerklang ) que par pressentiment ( Vorklang ). Par une suite d'exemples précis, parfois provoquant (telle la critique du « fondamentalisme démocratique »), ces Lectures serviront à la définition d'une « poétique générale » et, pour ainsi dire, à une apocalypse de Calypso , c'est à dire à une révélation, une translucidification de ce que Dominique de Roux nommait « la conscience européenne de l'être ».