Le cri des lémuriens

A l'heure où l'industrie du tourisme est la première du monde,
chacun veut voyager. Mais que se passe-t-il quand on force quelqu'un à
le faire ? Un jeune appelé du contingent, par exemple, qui aurait choisi
de contourner ses obligations en choisissant la coopération ? Alors, nous
avons la panoplie inverse de celle dont s'affuble le voyageur volontaire :
à une description infailliblement radieuse se substitue un tableau noir
jusqu'à saturation. Non pas que l'un soit plus juste que l'autre, mais les
deux se complètent et s'éclairent mutuellement, montrant comment,
jamais, on n'échappe à l'unité du point de vue, sans laquelle, non
seulement le récit, mais le voyage lui-même n'existeraient pas. Certes,
le narrateur n'a pas été gâté par le sort : affecté, comme professeur de
français, dans un minuscule village malgache dépourvu de tout confort,
il s'en évade pour rejoindre la grande ville, Tananarive, en pleine
insurrection. Quelle aubaine pour celui qui, acharné à réaliser son
programme anti-touristique, voit dans le bruit et la fureur de l'Histoire
le prétexte à cultiver son lamento intérieur, le seul qui compte. Mais cela
ne doit pas faire illusion. Le drame mis en scène ici est un drame intime,
vécu par une âme trop tendre encore et soumise à un véritable
arrachement. La conversion salutaire en cet Autre qu'il faut devenir
surviendra trop tard. Et ce n'est pas le moins pathétique de ce texte, écrit
dans une langue très pure et très classique, de raconter comment on peut
passer à côté des choses, et qu'au moment de saisir ce qu'il y a de plus
précieux (mais qui n'a rien à voir non plus avec le tourisme), le voyage
s'achève sur l'ombre d'un regret.