Armées et pouvoirs en Amérique latine : à Hubert Gourdon

Après la vague de dictatures qui s'abat sur l'Amérique latine dans
les années 1960-1970, les années 1980-1990 ont vu le reflux des
régimes autoritaires avec les «transitions à la démocratie». Mais,
paradoxalement, les militaires sont restés des acteurs importants
de la scène politique. D'abord, dans les pactes et les négociations
avec leurs opposants : avec la fin de la guerre froide, et souvent face
à des crises économiques et financières considérables, les militaires,
las et/ou repus, remettent le pouvoir aux civils. Mais les passations
de pouvoir, bien que s'effectuant par l'organisation d'élections
libres, auront un prix souvent élevé : impunité pour les
crimes de la dictature et intangibilité des rapports économiques
et sociaux.
Puis, plusieurs militaires vont arriver au pouvoir légalement, par les
urnes : le plus surprenant étant sans doute l'ancien dictateur Hugo
Banzer en Bolivie, suivi par le plus controversé, Hugo Chávez au
Venezuela. Mais les forces armées peuvent également rester maître
du jeu politique sans être en première ligne : ce fut le cas au
Pérou avec le régime autoritaire civil de Fujimori ; c'est aussi vrai
en Equateur mais sous une autre forme, plus complexe. Par ailleurs,
les militaires se reconvertissent aujourd'hui dans l'économie avec
les «complexes militaro-industriels» et dans les entreprises privées
de sécurité. Ils se redéploient également vers les missions de police,
de douane et de renseignement, sur le terrain de la lutte anti-terroriste
et contre le narcotrafic.
Si, aujourd'hui, il n'y a ni espace ni projet de prise de pouvoir par
les militaires, la question du rôle et de la place des forces armées
dans les États se pose cependant avec acuité. Mais ces questions
se posent comme en creux : à la fois présents et absents, les militaires
restent comme une menace pour la société tant que celle-ci
ne se sera pas emparé de la seule question qui vaille au fond :
à quoi servent les militaires, sinon à faire la guerre ?