Histoire de l'éducation, n° 138. Apprendre à lire aux débutants dans les pays de langue romane (1750-1950)

Ce numéro présente une histoire comparée des alphabétisations scolaires. En effet,
les enquêtes révélant un illettrisme persistant ont mis à mal les histoires nationales
pour qui l'action conjuguée de la loi (obligation scolaire) et de la science (méthodes nouvelles)
garantissait une entrée en lecture universelle et irréversible. Plutôt qu'un progrès
continu, l'approche historique doit repérer comment de nouveaux usages sociaux
font changer à la fois les visées scolaires de la lecture et son enseignement.
Deux conceptions du savoir lire opposent ainsi la literacy anglo-saxonne et l'alphabétisation,
concept usuel des pays de langues romanes. Cet écart est-il imputable à l'héritage
religieux (catholique vs protestant), aux visées culturelles (lectures d'instruction
vs utilitaires), aux langues (latines vs non latines), à des choix didactiques (méthodes) ?
Si le savoir lire n'est pas un invariant, l'analyse comparée des outils peut seule faire
percevoir comment le déchiffrage et la compréhension ont (ou non) été articulés dans
les pratiques de classe au fil du temps.
Le dossier conçu par E. Rockwell et A-M. Chartier présente des manuels en cinq
langues, dans huit pays (Italie, Chili, Mexique, Espagne, Portugal, Brésil, France et
États-Unis). Des années 1750 aux années 1950, on voit les décalages temporels entre
pays, les techniques innovantes (illustrations, outils d'écriture) et la mise en place, vers
1900, des débats actuels entre «méthodes» (syllabique/phonique/globale). L'unanimité
des discours théoriques contraste avec l'hétérogénéité des situations (urbain/rural,
langue scolaire/langues locales) et en cherchant à ajuster les prescriptions au terrain,
les maîtres modèlent de façon inédite les cultures scolaires nationales.