Les grammairiens lascifs : la grammaire à la fin de l'Empire romain

«Il se laissait appeler le Lascif, et ce surnom, si
contraire à la pureté de sa vie, il ne le repoussa jamais,
parce qu'il plaisait aux oreilles de ses amis.»
Pourquoi Ausone, dans sa Commémoration des professeurs
de Bordeaux , a-t-il centré sur ce surnom à connotation érotique,
Lascivus , l'évocation funèbre du grammairien Leontius,
son ami et homme de grande dignité morale ? Tel est le point
de départ de l'étude sociologique que Maria Grazia Bajoni
consacre aux différents acteurs de la profession enseignante à
Rome, depuis le grammaticus qui donnait la formation élémentaire,
jusqu'au professeur de rhétorique qui prenait la
suite, le même terme de grammaticus désignant aussi les
grammairiens érudits, ancêtres de nos linguistes modernes.
L'immoralité des grammairiens est presqu'un lieu commun
de la civilisation romaine. Pervers, libidineux ou seulement
incultes, les chasseurs de barbarismes passent pour avoir des
moeurs dissolues. À qui la faute ? Le type du «maître corrompu»
se trouve un peu partout dans les textes anciens.
Suétone (70-122) présente un Remmius Palaemon méprisable
qui se consacre à des pratiques infamantes envers les femmes.
Ausone (310-395) dit de même dans les épigrammes consacrées
au grammairien Eunus, plaisantant sur la perversion du
personnage qui n'a d'égale que son ignorance. Sexe et grammaire
: pourquoi et comment s'est constituée cette relation ?
Comment expliquer ce rapport entre l'écriture, l'écrit et le
comportement de celui qui maîtrise la grammaire ?
Loin d'être un essai sur l'éducation dans l'Antiquité classique,
ce livre est une enquête sur une profession et des
hommes qui, en Grèce et à Rome, se trouvaient à la fois au
sommet et à la marge de la culture imposée par la tradition et
les institutions politiques.