Dubuffet

Voilà enfin une biographie de Jean Dubuffet. Le constat est
étonnant, compte tenu de la notoriété du peintre. Mais la raison
est simple : aucun artiste n'a davantage organisé et dirigé de
main de maître sa réception médiatique, son exégèse critique et
l'image qu'il entendait livrer à la postérité - au point d'imposer
un mythe qui gêne l'exacte appréhension de son oeuvre comme
de son trajet.
Les auteurs ont réussi à reconstituer et à recomposer la figure
d'un artiste majeur du XX<sup>e</sup> siècle, en retraçant, grâce à de multiples
archives et témoignages, l'itinéraire chaotique d'une vie
scindée en deux : de 1901 à 1942, il cherche fébrilement
sa voie, déchiré entre vocation et atavisme familial, empêtré de
culture et d'influences contradictoires - histoire occultée par
Dubuffet et ici restituée ; de 1943 à 1985, se déroule l'autre
histoire d'un homme qui par un art achevé de la provocation et
grâce à l'appui de puissants réseaux culturels, parvient à ficher
son oeuvre réfractaire au coeur de la création française et à en être
la vedette autant que l'ennemi public n° 1.
Mais ce livre écrit surtout le «roman vrai» d'un fils de famille
surdoué en rupture de ban, d'un commerçant en vins pendant
l'Occupation, d'un aventurier à Buenos Aires, d'un orpailleur en
Suisse, d'un quêteur de sauvagerie au Sahara, d'un exilé en
Amérique maccarthyste, d'un agitateur soixante-huitard, d'un
don Quichotte à l'assaut de la Régie Renault - et d'un artiste qui
cherche à remodeler le paysage culturel entre art, argent et pouvoir,
tout en se prétendant hors système.