Pays Bigouden

En 1945 la guerre se termine. J'ai quinze ans. Après les bombardements
et les privations, la beauté sereine d'un ciel d'été, et la saveur rustique d'une
«tartine - beurre», me comblent de la plus pure des félicités.
Ainsi, de cette adolescence je garde la candeur de m'extasier de la plus
simple des réalités. Pendant ces jeunes années, je fais l'apprentissage du
regard et du bon emploi du crayon et du pinceau. Pour cela, attentif et
appliqué, je traîne sur les quais de Dieppe ou par les champs et les grèves des
environs, à la suite de mon cousin Léon Gambier, artiste peintre, de treize ans
mon aîné. Sa dextérité me désespère. À son modèle, et par ma ténacité, petit
à petit, mes mélanges de couleurs deviennent moins boueux, plus lumineux.
Puis par la fréquentation des écoles d'art, j'acquiers plus d'habileté
dans la traduction des formes et des couleurs. Un jour, Léon Gambier me
vante les charmes du Pays Bigouden. En 1951, nous partons, dans cette
direction, ma femme et moi, en voyage de noces. De fougueux Solex nous
transportent sur le camping de la plage de Langoz contiguë au port de
Loctudy. À cette date nous sommes devenus fidèles à la région. En 2001, nous
aurions fêté nos noces d'or en union avec celles des landes aux ajoncs dorés.
L'ankou a voulu que je fus seul.
Je revisite aujourd'hui, ces 50 années de constance bretonne. Je tiens ici à
privilégier mes bonheurs, me conformant aux retenues pudiques des enfants
de cet attachant pays. Mémoire de cette terre de Cornouaille aux riches
moissons de rêves. Souvenir de mes multiples rencontres, de mes véritables
amitiés. Je ne peux confier toutes les trop nombreuses anecdotes que j'ai
vécues grâce à mon métier de peintre. Aujourd'hui la contemplation des
vastes étendues de terre et de mer du Cap Caval me procure la même
émotion. En émanent les mêmes fragrances. Ces subtils effluves que je
souhaite respirer en amitié, en ôtant délicatement le bouchon du précieux
flacon de mes souvenirs.