Revue Fontenelle, n° 1

Revue Fontenelle, n° 1

Revue Fontenelle, n° 1
2003140 pagesISBN 9782877753586
Format: BrochéLangue : Français

Je commence, Madame, à connaître les gens de l'autre monde, ils ont les mêmes goûts que ceux de ce monde-ci, ils cherchent votre conversation aussi bien que nous. Nous pourrez vous bien souffrir, nous autres simples mortels, après vous être accoutumée aux esprits? Ils vous distinguent de la manière du monde la plus honnête. D'ordinaire ces messieurs-là sont brusques; ils ouvrent vos rideaux, tirent votre couverture, vous donnent quelques soufflets, et on ne sait ce qu'ils deviennent. Ils démeubleront toute une chambre sans dire pourquoi; enfin je n'avais jamais été content de leur procédé, et je trouvais qu'ils ne venaient ici que pour faire des tours de laquais, ou le plus souvent il n'y avait pas le mot pour rire. Aussi y en a-t-il quelques-uns d'entre eux, qui se rangent volontairement à l'écurie, et ne se jugent dignes que de panser les chevaux. Mais enfin il s'est trouvé un honnête esprit, qui sans battre, ni faire de vacarme, a bien voulu entrer dans une conversation de quatre heures. Il faut que vous ayez bien du mérite. Ces gens-là n'ont jamais dit quatre paroles suivies. Ils ne font que donner des nasardes, parce qu'ils ne daignent entretenir personne; et vous ils vous entretiennent quatre heures. Vous êtes la première qui ayez eu un tête-à-tête tranquille avec un esprit, lui dans son fauteuil, et vous dans le vôtre. Mais voyez comme cet esprit sait vivre; il n'a osé d'abord s'adresser à vous, il s'est attaché à une petite fille par la bouche de qui il vous a entretenue. Il me semble que je vois quelqu'un de vos amants qui commence par gagner votre demoiselle. Assurément l'esprit a de grandes déclarations à vous faire, puisqu'il prend ces voies-là. Il ne vous a encore parlé que de matières générales, pour ne vous pas effrayer. Vous dites que vous n'avez rien su tirer de lui sur les affaires de l'autre monde; et mon Dieu! je vois bien sa politique: vous êtes assez aimable pour lui faire trahir tous les secrets du pays d'où il vient, mais il veut vous vendre ces confidences-là un peu cher; j'avoue que j'en ferais autant à sa place. Du moins, vous l'aurez bien interrogé sur ce monde-ci. Je crois vous tenir assez au coeur

Illustration de couverture d'après une idée originale et un dessin de Michel Alberola

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