Portrait de l'auteur en femme ordinaire

Portrait de l'auteur en femme ordinaire

Portrait de l'auteur en femme ordinaire
Éditeur: B. Campiche
2009549 pagesISBN 9782882412287
Format: PocheLangue : Français

Elle avait onze ans, «Anna», ce jour d'automne où elle vit pour

la première fois cette ville faite de tuiles et de briques, de verdure

éclatante, et puis ce lac «bistre» couvert de nuages. C'était une

Milanaise de bonne famille qui avait perdu, trois ans auparavant, son

père dans des circonstances atroces, et qui rejoignait sa mère, devenue

femme de chambre dans une pension vaudoise.

Elle vécut longtemps dans une pension pour fillettes italiennes.

Un bien triste orphelinat que cette maison humide, exiguë, où l'on

vous privait de manger à cause de trois grains de poussière trouvés

sous votre lit. Elle était sise à la rue de la Rasude, à proximité des

Imprimeries Réunies, où Anne venait parfois bavarder, en cachette,

avec un gentil monsieur à cheveux gris qui lui remettait des feuilles

blanches. Anne y calligraphiait des poèmes.

Tous les matins, un douloureux cortège de petites gamines

encerclées de religieuses grimpait les rues de la ville, de la Rasude à

la Grotte, de Saint-François à la rue Pichard, de la rue Haldimand

au Valentin. C'est là, à l'École catholique, qu'Anne Cuneo trouva

ses premiers germes d'épanouissement. Elle apprit le français mieux

que personne, s'intéressa à la littérature, perdit la foi et découvrit le

besoin de voyager.

Depuis, son récit nous mène aux quatre coins des vieilles rues

lausannoises, dans le pater noster des Galeries du Commerce ; au

Café du Philosophe, ou du Barbare, sur les bancs de l'École de

commerce, puis dans les corridors de la Faculté des lettres, dont elle

avait tant rêvé mais où elle dut se buter contre bien des illusions.

«C'est ça être universitaire ? écrit-elle. Ces corrigés

pointilleux ? Ces exercices d'école secondaire ? Ces notes (indicatives,

certes, mais non moins traumatisantes) ? Ces "Ne nous égarons

pas" aussitôt qu'on sortait de l'ornière ?» Mais l'Université, c'était

aussi pour Anne un fleuron de personnalités : Gilbert Guisan,

Daniel Christoff, André Bonnard, Constantin Regamey, un monde

que tout étudiant lausannois de sa génération a rencontré et perçu

comme elle, et dont elle a su rendre dans son livre le climat étrange

où l'école s'apprêtait à se «démocratiser».

Gilbert Salem

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