Portrait de l'auteur en femme ordinaire

Elle avait onze ans, «Anna», ce jour d'automne où elle vit pour
la première fois cette ville faite de tuiles et de briques, de verdure
éclatante, et puis ce lac «bistre» couvert de nuages. C'était une
Milanaise de bonne famille qui avait perdu, trois ans auparavant, son
père dans des circonstances atroces, et qui rejoignait sa mère, devenue
femme de chambre dans une pension vaudoise.
Elle vécut longtemps dans une pension pour fillettes italiennes.
Un bien triste orphelinat que cette maison humide, exiguë, où l'on
vous privait de manger à cause de trois grains de poussière trouvés
sous votre lit. Elle était sise à la rue de la Rasude, à proximité des
Imprimeries Réunies, où Anne venait parfois bavarder, en cachette,
avec un gentil monsieur à cheveux gris qui lui remettait des feuilles
blanches. Anne y calligraphiait des poèmes.
Tous les matins, un douloureux cortège de petites gamines
encerclées de religieuses grimpait les rues de la ville, de la Rasude à
la Grotte, de Saint-François à la rue Pichard, de la rue Haldimand
au Valentin. C'est là, à l'École catholique, qu'Anne Cuneo trouva
ses premiers germes d'épanouissement. Elle apprit le français mieux
que personne, s'intéressa à la littérature, perdit la foi et découvrit le
besoin de voyager.
Depuis, son récit nous mène aux quatre coins des vieilles rues
lausannoises, dans le pater noster des Galeries du Commerce ; au
Café du Philosophe, ou du Barbare, sur les bancs de l'École de
commerce, puis dans les corridors de la Faculté des lettres, dont elle
avait tant rêvé mais où elle dut se buter contre bien des illusions.
«C'est ça être universitaire ? écrit-elle. Ces corrigés
pointilleux ? Ces exercices d'école secondaire ? Ces notes (indicatives,
certes, mais non moins traumatisantes) ? Ces "Ne nous égarons
pas" aussitôt qu'on sortait de l'ornière ?» Mais l'Université, c'était
aussi pour Anne un fleuron de personnalités : Gilbert Guisan,
Daniel Christoff, André Bonnard, Constantin Regamey, un monde
que tout étudiant lausannois de sa génération a rencontré et perçu
comme elle, et dont elle a su rendre dans son livre le climat étrange
où l'école s'apprêtait à se «démocratiser».
Gilbert Salem