Ethnies, n° 33-34. Lévi-Strauss et les Nambikwara

Peu d'oeuvres ont aussi profondément transformé la perception
que l'Europe se faisait des «autres», et d'abord de ceux qu'on
désignait le plus souvent avant lui comme des «primitifs», que
celle de Lévi-Strauss. Cette raison seule, - la révolution intellectuelle
et le changement des perceptions que Lévi-Strauss a su
imposer à l'ethnocentrisme occidental -, suffirait à ce qu' Ethnies ,
qui s'attache depuis ses origines à défendre l'existence et les
droits politiques des peuples autochtones et à faire mieux
connaître et reconnaître leurs cultures, consacre un numéro à
rendre hommage à l'anthropologue centenaire. Cet hommage
est ici l'occasion d'un retour sur la situation actuelle d'un peuple
- en fait un ensemble d'ethnies -, que Lévi-Strauss a fait entrer
dans la légende de l'ethnologie et de la littérature. Ce numéro
explore la constellation de communautés indiennes regroupées
sous le terme générique de Nambikwara, leurs vicissitudes et
leurs luttes depuis les années 1930 où Lévi-Strauss les étudia.
Les textes réunis ici, montrent en effet que les quelque soixante-dix
ans qui nous séparent des expéditions de Lévi-Strauss dans ces
territoires de l'Amazonie brésilienne ont été marqués par une
succession, parfois une combinaison, de désastres et de progrès
relatifs, de destructions et d'adaptations, de violences et de
conquêtes juridiques et politiques. Celles-ci, c'est-à-dire essentiellement
la démarcation et la reconnaissance de propriété de
territoires par l'État brésilien, sont certes fragiles, partielles
(l'attribution de territoires sans accès aux territoires sacrés traditionnels,
par exemple), et souvent insuffisantes, mais elles ont
permis à ces populations de se protéger des menaces les plus
lourdes, de négocier, enfin de se situer, à l'égard des entreprises
nationales et internationales qui convoitaient leurs terres et leurs
ressources, dans un rapport de forces où elles ont eu quelques
cartes en main.