Terre d'espérance

«Mais l'instituteur se méprenait sur la réaction de la classe. Nous
étions trop jeunes encore pour savoir que le terme étranger s'employait
aussi comme injure. Nous ignorions que, dans la bouche des grands, il
désignait surtout une catégorie d'individus qui ne jouissaient pas de la plénitude
des droits reconnus aux autres - des éclopés juridiques et sociaux,
en quelque sorte. Alors, si dans les prunelles on lisait de la surprise, il fallait
bien se rendre compte qu'elle était nappée d'admiration, relevée d'un
doigt d'envie, saupoudrée de jalousie. Mes camarades me regardaient
comme si l'instituteur, par la magie de son verbe, m'avait fait devenir
quelqu'un d'autre. Et je me sentais moi-même déjà différent. Non pas
dans ce que ce terme contenait de péjoratif. Ces yeux-là ne fustigeaient
pas un insupportable garnement. Ils n'accablaient pas un monstre. Non,
c'était un de ces regards qui adulent les êtres d'exception. J'étais un étranger.
Nulle question ici de camouflet ; on parlait bien de don du ciel,
comme le fait pour Basile d'avoir un père fortuné, comme le fait pour
Yves d'avoir tout le temps des plans géniaux. »
Franck est fils d'immigré. Adolescent, il tente de se frayer un chemin
à travers la jungle du monde. Mais en ce début de 3<sup>ème</sup> millénaire, dans une
Côte d'Ivoire profondément en crise et obsédée par le mythe du «vrai
Ivoirien», il paraît promis à bien plus d'épreuves encore qu'un garçon
«ordinaire»...