Tu n'as pas tellement changé

«Mon frère Philippe est mort le 17 juillet
1995, un peu avant midi, dans une chambre de
l'hôpital de Villejuif. Il aurait eu trente-quatre
ans une semaine plus tard. C'est le seul frère
que j'ai connu, le seul que j'aurai jamais.
L'image de Philippe allant vers sa fin n'existe
en moi que par la brûlure qu'il a entretenue pendant
des années, et qui dure encore. Pour parler
de lui, pour aller vers lui, je suis contraint de
revenir aux zones qu'il a éclairées et calcinées.
Si grand soit l'amour, si fort le passé partagé,
mon frère, à partir d'un certain moment, ne m'a
plus été sensible que par la blessure. C'est à
cette aune que je mesure combien je l'ai connu,
combien je l'ai méconnu. On peut retracer de
l'extérieur la vie d'un autre ; mais le deuil ne
renvoie qu'à soi, oblige à retrouver en soi le
souvenir de ce qui fut.»