Les ténèbres extérieures : récit

Sur le bureau de François Duvalier, président à vie de la première
république noire du monde, trônaient un revolver et le crâne
d'un célèbre opposant. Le médecin que les Américains, avant-guerre,
avaient chargé d'éradiquer le typhus et le pian était devenu
trente ans plus tard un tyran taciturne, à la tête d'une nation livrée
à ses démons : Haïti.
Ubu tropical, prophète vaudou, despote «noiriste» ? «Papa Doc»
était plus et moins que cela. Féru d'histoire et de lettres, le «Grand
Électrificateur des âmes» était habité, comme toute l'élite haïtienne,
par le désir de «relever la race» et d'exhiber à la face du monde
la figure de l'esclave triomphant. Funeste ressentiment dont les
Tontons macoutes se firent le bras armé, semant la terreur dans ce
paradis décati que l'île devint sous son règne, de 1957 à 1971.
À distance respectueuse du «roman de dictateur» latino-américain,
Raphaël Confiant campe un Duvalier paradoxal, rationnel jusqu'à
l'exaltation, mélange d'orgueil et de silence, infiniment moins
superstitieux et analphabète qu'on ne l'a dépeint. Toute une nation
lui fait cortège dans une terrifiante descente aux enfers : prostituées
des faubourgs de Port-au-Prince, miliciens guidés par le vice ou
l'instinct, poètes officiels en instance de disgrâce, ministres et prélats
balançant entre l'exil et la lâcheté... Mais aussi la cohorte des
repentis, des révoltés et des innocents qui par milliers «furent
voltigés dans les ténèbres extérieures»...