Les visionnaires ne meurent jamais : journal, 1968-1970

«De quelle bataille revient-il donc ? De Saint-Jean-d'Acre ou
d'Austerlitz ? Cette tête de conquérant sur ce corps massif et fier, ces
yeux qui ont dedans leur globe la couleur de la mer du Nord, ce profil
granitique ne sont-ils pas ceux d'un hidalgo guerroyant en quelque
terre sainte ? Cet homme c'est Roger Bésus. A cinquante et un ans,
Bésus porte encore de la houle sur son visage, c'est-à-dire beaucoup
de colères et beaucoup de tendresses. Il ne connaît pas les mortes-eaux.
Toujours la grande marée. Il est de cette race qui crierait dans le
désert, race de messagers qui croient en eux, et plus largement encore,
dans le royaume de Dieu. Et ceci justifie peut-être cela. Le grand
cousin de Roger Bésus, c'est Barbey d'Aurevilly, cet autre hidalgo
excessif, pataugeant dans ses terres grasses de mystères. Un autre
incompris, un autre abandonné, mais dont on s'avise aujourd'hui de
révéler le cri et la diatribe. Les visionnaires ne meurent jamais.
Comme Barbey, à qui il a consacré un essai passionné, Bésus est normand.
Il est né à Bayeux, vit et écrit à Neufbosc (village près de
Rouen) dans l'abandonnement d'un pays bordé de forêts et envahi
par ces brumes opaques où les hommes se révèlent en traits noirs dans
un contraste linéaire et impitoyable. Mais quand il descend à Paris,
c'est comme un Viking».
Ainsi s'exprimait le romancier Xavier Grall dans Témoignage chrétien ,
après la sortie du roman de Roger Bésus, Pour l'amour.
Mais si Barbey d'Aurveilly jouit enfin aujourd'hui d'une reconnaissance
littéraire, la "bataille" pour Roger Bésus n'est pas achevée.
Gageons cependant, qu'à l'instar de son aîné, le temps la lui fera
gagner, car tel Barbey, il est un visionnaire, et nous croyons, nous
aussi, que les visionnaires ne meurent jamais.