Philosophie, n° 117

Ce numéro s'ouvre sur la traduction, par Gilles Blanc-Brude, d'un choix
de Réflexions en vue de l'anthropologie de Kant, réflexions qui contiennent
les notes prises par des auditeurs aux cours du philosophe, et qu'il
convient de comparer avec l' Anthropologie du point de vue pragmatique
et les Leçons sur l'anthropologie. L'intérêt principal en est de préciser le
sens du point de vue pragmatique qui caractérise l'anthropologie kantienne,
et de définir le rapport de l'anthropologie avec l'ensemble de la métaphysique
kantienne : par son style populaire, son apparent désordre et son
caractère manifestement empirique, cette discipline est-elle étrangère au
domaine de la métaphysique critique ? Est-elle réductible à une éthique
appliquée, ou à une doctrine de la prudence ? Ou bien est-elle le nécessaire
prolongement de la philosophie pure, en particulier de la métaphysique
des moeurs ?
Dans «Le panpsychisme de Bergson : une hypothèse sur la nature de
la matière», Joël Dolbeault étudie chez Bergson le statut du panpsychisme ,
à savoir la thèse selon laquelle l'esprit serait une caractéristique fondamentale
de la réalité, partout présente dans l'univers - en particulier chez
tous les vivants, mais également dans la matière inerte. L'auteur part du
fait que, même si Bergson n'emploie jamais ce terme, il affirme cependant
que la matière inerte participe de la conscience ; et il s'attache, non
à démontrer que Bergson défend une thèse panpsychiste, mais à déterminer
le type de panpsychisme dont il s'agit, ainsi qu'à montrer la compatibilité
entre cette thèse et la démarcation rigoureuse entre l'inerte et
le vivant.
Dans «Quel est le sens du projet derridien ?», François Mary pose la
question de la signification unitaire de la pensée philosophique de Derrida
: est-elle dépourvue d'unité théorique et rétive à toute tentative de
synthèse, ou une synthèse est-elle possible qui ressaisirait le sens de la
déconstruction dans son ensemble ? Partant des formules où Derrida explicite
ce projet déconstructif, l'auteur montre qu'il relève de deux orientations
hétérogènes : un effort pour interpréter une dynamique aporétique
qui serait constitutive du réel, de l'éthique et de la pensée ; et une dissolution
subversive de toute identité et de toute règle, de toute maîtrise
régulatrice dans le champ de la connaissance et de la morale. Quelle est
alors la compatibilité de ces deux orientations ?
Le numéro se termine par la traduction, par Diego Company et Nobuo
Naito, d'un texte écrit en 1965 par le philosophe japonais Wataru Hiromatsu,
«Quelques remarques sur la théorie de la signification». Parti de
Marx, Hiromatsu est en dialogue avec Husserl, et part du schéma à trois
termes noèse-noème-objet, qu'il considère comme un dogme fondamental
de la philosophie moderne qu'il s'attache à mettre en question. Il formule
une théorie relationnelle de la signification et de la connaissance, fondée
sur une double structure bipartite : le donné et le signifié étant distincts,
leur relation est cependant reconnue comme une relation d'identité. Les
lecteurs pourront suivre cette réappropriation orientale originale de Husserl,
et s'interroger sur les différences réelles qui séparent cette doctrine
de la philosophie husserlienne.
D. P.