1565 : Malte dans la tourmente : le grand siège de l'île par les Turcs

En 1565, de mai à septembre, une gigantesque flotte turque assiège
Malte, petite île située au sud de la Sicile, qui devient le théâtre
inattendu d'une des étapes de l'affrontement séculaire entre les empires
espagnol et ottoman pour la maîtrise de la Méditerranée. L'île a été concédée
en fief à l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem par l'Empereur Charles Quint en
1530, après que l'Ordre a été chassé de Rhodes par le sultan Soliman le
Magnifique en 1522. Quand les chevaliers s'y installent, Malte se trouve depuis
déjà trois siècles dans l'orbite aragonaise, puis espagnole, et joue pauvrement
le rôle de garde-fou de la Sicile, qui approvisionne en blé l'Espagne et la
plupart des marchés de l'Europe du sud. La nouvelle inféodation de l'Ordre à
la Monarchie Catholique, que suppose la donation de Malte, contraint les
chevaliers à soutenir toutes les entreprises espagnoles, et plus largement
chrétiennes en Méditerranée, dans le cadre d'une guerre religieuse menée
contre l'Islam, tant par le biais de batailles navales que par celui d'une guerre
de course qui se déploie notamment au large des côtes africaines.
Dans ces conditions, Malte ne peut qu'attirer progressivement les regards
musulmans, surtout barbaresques, au point de devenir un enjeu militaire. Au
matin du 18 mai 1565, chevaliers et Maltais découvrent à l'embouchure du port
une flotte composée de plus de deux cents voiles et de 30 000 soldats turcs et
barbaresques ; face aux assaillants, l'Ordre ne peut aligner, le long de ses
remparts, qu'une poignée de chevaliers commandant à moins de 10 000 chrétiens
insulaires et étrangers. Quatre mois durant, la résistance acharnée de l'île, qui
attend un secours chrétien promis, mais tardif, transforme ce qui aurait pu n'être
qu'un fait d'armes parmi d'autres, en un événement véritable de la Méditerranée
moderne. Les conséquences du «Grand Siège» de Malte sont en effet
considérables : pour l'Ordre, qui se réapproprie une image de croisé victorieux,
pour Malte qui devient l'incarnation de la résistance chrétienne, ainsi que son
rempart fortifié et symbolique, et pour la Méditerranée occidentale où se dessine
une nouvelle géopolitique. Car ce qui s'est joué à Malte en 1565, c'est bien la
définition, puis la stabilisation au Ponant, d'une frontière maritime entre les rives,
qui définit les aires d'influence maritimes des chrétiens et des musulmans et qui
transforme l'île en un lieu stratégique de la Méditerranée.