La croisière incertaine

La croisière incertaine

La croisière incertaine
Éditeur: Seuil
2004152 pagesISBN 9782020678506
Format: BrochéLangue : Français

«Ce n'est qu'au réveil que le cerveau, redevenu conscient, constate que vous avez forniqué

avec une voiture à bras ou une boîte de radio, mais de façon parfaitement acceptable par

votre cerveau de rêveur.»

Le texte, «dépouillé à l'absurde, se repose sur le dessin de toutes les précisions

pittoresques, qui porteront cette absurdité jusqu'au point où doit se produire le choc en

retour et une destruction de l'absurde.» L'écriture lapidaire de Bofa réduit ses contes à une

action imaginaire, ni datée ni située, et privée de tout élément plastique. Le dessin

transpose l'élément littéraire «dans un autre plan, choisi arbitrairement, comme le décor,

l'époque, les détails mêmes, sans souci de ce texte.» Donnant l'évidence de la vie à l'absurde,

l'image oblige le lecteur à tenir, ne serait-ce qu'un instant, l'absurde pour la norme.

Toute vie et toute mort sont pour Gus Bofa dépourvues de sens. Pareil au patron de la

boutique sur la dune attendant des clients qui ne viendront jamais, l'homme perd son

temps à chercher la réponse à une question qui n'en a pas. La race humaine endure par

habitude, parce que «la vie invivable, ou la vie tout court, est léguée de père en fils, en même

temps que les moyens accumulés peu à peu, depuis des siècles, de l'accepter et de la vivre.»

Comme les gens de Manouque sous la rivière suspendue qui menace de les engloutir,

l'humanité poursuit «sous une sorte de voûte tragique une vie à peu près normale et paisible.»

La mort n'est pas un obstacle à la vie, et à la vie heureuse. Tout le secret est de se

fabriquer une existence sur mesure, au risque de sembler anormal ou provocant aux yeux

du Léviathan, la mécanique sociale qui voit en toute fantaisie le grain de sable potentiellement

fatal. Pour satisfaire son innocente passion du cerceau, le «joueur nocturne» accepte

de passer aux yeux des autres pour un vieux débauché. Mais renoncer à sa liberté pour

rejoindre le groupe est un marché de dupes. Invité au palais du Roi, le géant Krach sacrifie,

par gloriole, sa vraie grandeur qui est d'être géant parmi les nains et d'être seul. Seul et libre.

L'individu embarque, à sa naissance, pour une croisière dont il ignore le but, la durée

et les joies qu'il pourra, ou non, en tirer. Il n'a donc rien à perdre, nous encourage Gus

Bofa, en renonçant au cabotage prudent ou aux expéditions commerciales pour partir «au

long cours vers des pays imaginaires, toute la toile dehors, sans avoir pris souci de lever

l'ancre.» En recréant le monde à notre image, le rêve ou la poésie, lui donnent un sens. Les

enfants ont raison qui, malgré les taloches paternelles, continuent de croire «que les yeux

bleus, les yeux verts, les yeux noirs, voient le monde de couleurs différentes.»

Emmanuel Pollaud-Dulian

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