Tracteurs, batteuses & vieilles ferrailles : contrechamps

On imagine, dans les rencontres, la force occulte
du destin ou du hasard. On imagine encore, sur une
musique adéquate, qui n'existe que dans les films,
un long ralenti suggestif. Deux êtres. Ils courent
l'un vers l'autre. D'abord elle. Contrechamp. Puis
lui. Point final. Envoyez le générique. Rallumez la
lumière.
Revenons au début. Une jeune photographe éprise
de carcasses de voitures dans une casse laisse deviner
une passion tranchante entre l'objet de son
désir et l'image qu'elle veut en tirer. Elle en passe
par quelques sacrifices (de la boue jusqu'aux genoux
pour avoir l'objet de face, elle ne le veut pas
autrement). Elle cherche, dans la lumière rare, un
esthétisme exigeant ramené dans ses filets. Les voitures
amochées, les moteurs éventrés, les pièces
détachées, n'ont pas les allures d'un ossuaire mécanique.
Au contraire : la photo apporte l'ondulation
nécessaire à cette imbécile immobilité que certains
appelent la mort. Contrechamp de la vie. La jeune
photographe a vaincu l'énigme universel : «objets
inanimés avez-vous donc une âme... ?»
Plus tard, quand elle-même tombe nez à nez avec
des fous de tracteurs anciens et de machines agricoles
révolues, elle applique cette même rigeur à ces
nouveaux objets. A l'esthétisme, elle ajoute la tendresse,
la douceur, l'expression, le sourire, l'étonnement.
Les phares sont des regards posés sous de
grands fronts. On n'attend plus que les tracteurs
nous parlent. La folie nous guette. Sur cet entrefait,
des mots viennent poser une musique, celle qui,
vous savez, accompagne le ralenti suggestif. Les
mots arrachent aux images les bavardages qu'elles
n'auraient jamais livrés elles-mêmes. Enfin, on entend
glisser les mines accomplies de crayons venant
à la rescousse. Deux dessinateurs tissent la dimension
manquante à cette architecture, pour dire ce
que ni l'image, ni les mots, ne savent murmurer.
Alors, ce livre a pu naître.