Renault : la théâtralité chahutée de la peinture

Jean Renault, né en 1934 à Rennes, établi depuis 1973 à Clohars-Carnoët (Finistère), est de ces peintres que l'on ne peut classer, à la fois si passionnément fidèle à l'histoire de la peinture, et si énergiquement moderne par le(s) style(s), et surtout par la réflexion profonde sur le monde et les formes, qui sous-tend l'ensemble de son travail. Celui-ci, partiellement préseté en catalogues au gré des expositions, n'avait jusqu'alors fait l'objet d'aucune étude de fond. Alors même qu'une contribution majeure était demandée à Renault au centre de Kerpape, près de Lorient dans un des plus importants chantiers actuels de mécénat public. Le présent ouvrage du critique Yvon Le Bras fait plus que combler ce manque : l'auteur ambitionne de dévoiler, par une longue présence à l'atelier, la poïétique de l'oeuvre, « l'oeuvre se faisant ».
« À la veille d'achever ces travaux, je suis déjà nostalgique de ce que je ne découvrirai plus. J'ai le sentiment d'avoir vécu une expérience intellectuelle et humaine unique et intense, que seule la procédure critique a pu mener si loin. Je suis redevable à Jean Renault de m'avoir permis d'approcher et de pressentir la puissance de la liberté de l'art. Au contact de cette oeuvre partiellement ignorée, vierge de toute analyse, j'ai pu, pour la première fois, développer une approche personnelle, à l'écart des mots des autres, en éprouvant le vertige d'emprunter une voie non balisée. Curieusement, de ces longs mois passés à travailler et réfléchir sur l'oeuvre d'un artiste, il me reste des anecdotes et des sensations : l'odeur âcre du cigare toscan de mon intelocuteur qui imprégnait la moindre toile, le moindre papier, le moindre poil de pinceau de son atelier... les salutations habituelles et presque minutées de madame Renault, maîtresse discrète des lieux... la lumière du « laboratoire central » de Kerguivarec par un ciel d'orage et l'éclat des verrières sur la charpente massive du métier à tisser dont la présence donnait avec humour une dimension presque mythologique aux défis de l'artiste... »
Dans la tradition de Henri-Pierre Roché ou de Pierre Descargues, il ambitionne de dévoiler, par une longue présence à l'atelier, la poïétique de l'oeuvre, « l'oeuvre se faisant ». Cette démarche propre au critique exige de saisir le travail dans son cheminement, autant sous ses formes transitoires - études, esquisses - que sous son aspect final. Elle ne néglige aucune voie et montre un égal intérêt pour les recherches expérimentales et les impasses auxquelles l'artiste a été confronté. Elle impose également d'inscrire l'oeuvre dans une continuité formelle et d'en préciser l'écologie. Cette méthode refuse le schéma ordinaire de la monographie, accorde ainsi peu d'importance aux événements communs de la vie de l'artiste mais concède une grande part à l'analyse. Enfin, cette approche fait du verbe le complément indispensable de la forme, le vecteur nécessaire à l'émotion. Il en résulte la volonté de décrire et d'interpréter l'oeuvre en conciliant un souci d'objectivité - les principes fondamentaux de l'histoire des formes - et une écriture soucieuse de suggérer un affect, légèrement dramatisé, quelque peu exagéré, mais continuellement imprégné par la connaissance.