Les voyageurs français et le multiforme "mystère" italien : voies sacrées, récits profanes, réseaux textuels, 1910-1940

Les premières décennies du XX<sup>e</sup> siècle bouleversent l'Europe. Toutes
les connaissances semblent bousculer par la rapidité des liaisons et
de la diffusion des idées : parmi les noms marquant les nouvelles
idéologies du siècle précédent, le mot tourisme est celui qui met le
mieux en évidence l'abolition des visées absolutistes et la facilité par
laquelle le mot frontière ne signifie plus séparation , mais seuil inaugurant
un voyage de plaisir et de connaissance. La renommée de l'Italie en
France est stable depuis des siècles : son mythe dépassant le marquage
historique n'est pas remis en discussion.
Depuis le Moyen Âge, l'Italie fait l'objet d'un pèlerinage qui s'attache
d'abord à la sacralité des lieux et qui devient par la suite éminemment
culturel et profane. Très considérable est l'afflux des voyageurs, parmi
lesquels de nombreux écrivains, qui franchissent la frontière italienne
au début du XX<sup>e</sup> siècle et durant tout le Ventennio. Il s'agit désormais
d'un pèlerinage d'esthètes, lié à la vérification sur le terrain des émotions
éprouvées par les connaissances livresques de l' iter italicum : Henri de
Régnier, Gabriel Faure, Camille Mauclair, Ferdinand Bac, et beaucoup
d'autres, font de leurs innombrables voyages en Italie une source
inépuisable de ravissements de l'âme et du corps, frisant l'anachronisme.
Emblème de la permanence du spirituel, l'Italie confirme la transitivité
de ses lieux propre à la modernité, fixée par le pouvoir absolu de son
patrimoine artistique. Mais l'idéologie et les moeurs du Ventennio sont
mal acceptées : beaucoup de voyageurs ne s'en remettent pas des
transformations fascistes. C'est à ce moment que la notion de frontière
redevient front signifiant une existence à part et inconnue. Le mythe
italien va jouer un double rôle : celui qui se refait au Romantisme et
même au Préromantisme, et celui d'une attitude toute neuve décrivant
la Péninsule de façon documentaire. Jean Ajalbert, Paul Hazard et
Charles Maurras rédigent des réflexions journalistiques, des récits en
sorte de reportages qui laissent peu de place à l'évasion romanesque,
mais qui décrivent plutôt un Pays qui agit, qui veut affirmer - même si
de façon violente - une autre identité, en dépit des étrangers dépaysés.