Oeuvres complètes. Vol. 3. La rue

"La rue n'a-t-elle pas sa vie pittoresque et joyeuse ?
Qu'est-ce donc par exemple, que cet homme
habillé en officier supérieur, avec un képi à cinq
galons, un pantalon tout frangé d'or, teint jaune,
barbe grise, qui a dix-huit bagues à chaque main, des
traînées de crachats sur la poitrine, et dont les doigts
de pied trouent les souliers ?
Chaque boulevard, chaque quartier, ce jardin, ce
square, ont leurs habitués excentriques, entêtés, qui
font retourner la tête à tous les passants.
Leur biographie, si on la tenait, aurait une saveur
sans pareille.
Je choisirais, de préférence, je l'avoue, les endroits
ignorés, les terrains populaires, et je rechercherais les
tableaux émouvants, bizarres, contrôlant la légende,
ressuscitant les drames.
Les ouvriers, les malheureux, tous les laborieux et
les souffrants auraient en moi non pas un avocat,
mais un historien.
Je ferais la statistique du salariat et si je n'avais pas
peur d'effrayer, celle de la misère.
Je suis du peuple, et ma chronique aussi.