La Bruyère, de l'enfer au paradis : un guide des Caractères

La bruyère se louait d'abhorrer les traités copieux et méthodiques, les redoutables in-folio qui alignent en bon ordre les raisons et les arguments. Selon une tradition assez malveillante, cette aversion affichée ne tiendrait qu'à son son voeu conscient de flatter le goût mondain, avide de saillies et d'ellipses. Une telle interprétation peut s'autoriser de La Bruyère lui-même. Les aficionados des Caractères ne sauraient que respecter le voeu de l'auteur; ils admirent à juste titre le beau désordre qu'il oppose fièrement aux vastes édifices logiques d'un Spinoza ou d'un Malebranche. Et cependant, on peut se demander si cette multitude de fragments détachés ne recèle en fait un ordre intellectuel cohérent.
La découverte d'une telle unité, voilà le but que s'est proposé l'auteur de cette étude. Pendant qu'il s'applique à rassembler les lambeaux épars des Caractères , nous voyons se dessiner peu à peu une doctrine complète de l'homme, de Dieu et de la destinée terrestre. Il se déclare satisfait si, par son jeu de patience, il aura réussi un tant soit peu à corriger l'ancien jugement de Taine (répété mille fois), selon lequel «La Bruyère ne découvre que des vérités de détail» et, «de tant de remarques vraies, il ne forme pas un ensemble».