Denise et Maurice, dresseurs d'épouvantails

Dans l'Aubrac un couple de paysans
continue à travailler la terre selon d'anciennes
traditions. Parallèlement, depuis
une vingtaine d'années, Denise et
Maurice consacrent une partie de leur
temps à créer et à dresser autour de
leur maison quelques centaines d'épouvantails.
Sur ce qui est ainsi devenu un
«site d'art brut», chaque mannequin
sculpté possède un aspect et un caractère
qui lui sont propres.
Au fil des saisons, le film raconte cette expérience humaine insolite
qui voit, en marge de la société moderne, un espace rural
être transformé peu à peu en terrain d'intervention artistique
par ceux-là mêmes qui le travaillent et y vivent.
Adoptant un mode narratif plus impressionniste
que didactique, la démarche
documentaire se nourrit ici
d'une approche poétique où images,
sons et musique, contribuent à dévoiler
créatures et créateurs. Le film laisse
ainsi percevoir par petites touches la
magie d'un univers onirique foisonnant.
Il s'impose alors cette évidence que la
réalité peut aussi être faite de la matière
dont les hommes la rêvent.
Contraints à une production intensive, la plupart des
paysans n'ont plus le temps de s'adonner à d'autres
loisirs que ceux des citadins salariés. Si jusqu'au milieu
du siècle dernier, ils avaient pu être dépositaires de
traditions d'art populaire originales, ils ont fini, comme
le reste de la société, par être réduits à la condition
désincarnée de l'homme moderne : consommateurs
standardisés plutôt que créateurs de singularités.
Denise et Maurice, vivant sur les contreforts de
l'Aubrac, se sont pris au jeu de la création. La démarche
de ces auteurs d'une installation d'épouvantails
témoigne d'un goût de la liberté et de la singularité
devenu rare aujourd'hui. Elle est également
l'expression ludique et instinctive d'une poésie originelle ,
qui a déserté l'art contemporain, devenu trop
désincarné et séparé de la vie. De l'action directe, en
quelque sorte, appliquée au domaine de la création.
Ce livre est le récit de la rencontre entre son auteur,
par ailleurs documentariste, et ces créateurs : intrigué
par la manière insolite dont ils s'approprient le monde
en s'appropriant d'abord leur environnement immédiat,
l'auteur finit par leur proposer de réaliser un film qui
en rende compte.
La Petite Brute vise à faire découvrir aussi bien l'art
dit «naïf» ou «brut» que certaines formes d'art
populaire insolite d'hier ou d'aujourd'hui, parfois
revendiquées actuellement sous le terme d'«art
modeste». De l'art certes, mais sans artistes - au
sens où ce mot désigne aussi une caste à part.
Cet art de l'immédiat présente aux regards une
osmose exemplaire entre l'intelligence instantanée
des phénomènes vitaux et sa transcription plastique
- car sachant trouver les raccourcis les plus directs
entre expression et perception. Ses multiples
apparitions (poésie naturelle, art brut, naïf, modeste,
architectures et environnements d'autodidactes,
poésie involontaire des inscriptions fautives ou
simplement bizarres, graffiti, violons d'Ingres
populaires, inventions loufoques...) se déploient le
plus souvent à mille lieues des médias et du marché.
Les noms des créateurs méritant d'être signalés
par La Petite Brute sont donc le plus souvent
inconnus du public. Leurs créations parallèles sont
néanmoins tout aussi inventives que celles des
artistes reconnus, parfois bien davantage. Admettre
ce fait implique un bouleversement du regard propre
à entraîner une rupture avec l'organisation sociale
dominante - tant ce libre rapport à la création est
étranger aux triomphantes idéologies de la
rentabilité.
Ces arts de la plèbe, riches en possibilités de
dépassement, participent donc de la résistance à la
standardisation de l'espace public ou privé ; ils sont
aussi un contrepoison à l'accaparement asphyxiant
de la création par le commerce et la spéculation.