Economie politique (L'), n° 44. Le libéralisme en crise

A la fin du XIX<sup>e</sup> siècle, les excès du capitalisme sauvage ont
remis en cause les idées économiques libérales. Certains
penseurs ont alors voulu inventer un «nouveau libéralisme»,
plus social, plus démocratique, moins confiant dans les vertus
du marché. Keynes a été l'un de ceux-là, se revendiquant
du «socialisme libéral», mais il est loin d'avoir été le seul.
D'autres n'ont eu de cesse de réinventer le vieux libéralisme
inégalitaire et de mettre l'Etat au service des marchés. Hayek
a été à la pointe de ce combat, qu'il a fini par gagner.
Qu'en sera-t-il du libéralisme contemporain ? La pensée
libérale est assurément en crise. Il faut désormais remonter
au moins trente ans en arrière pour lire les ouvrages clés
de penseurs libéraux. Le renouvellement intellectuel n'a
pas eu lieu.
Comme au XX<sup>e</sup> siècle, quelques libéraux purs et durs refusent
de voir la réalité et se rêvent peut-être en Hayek de demain,
hérauts de marchés dérégulés. Mais on a encore de la peine
à pointer dans la jeune génération les penseurs qui auraient
emprunté ce long chemin.
En face, les Paul Krugman et les Joseph Stiglitz, partisans
affirmés d'une intervention intrusive et régulatrice de l'Etat
dans l'économie, tiennent désormais le haut du pavé. Mais,
passés directement de la modélisation pointue, réservée aux
initiés, au commentaire grand public de l'actualité, ils jouent
plus le rôle de brillants éditorialistes agitateurs d'idées que
de piliers pour la refondation d'une nouvelle pensée économique
du monde.
L'après-libéralisme est sûrement déjà en marche. Mais il
reste encore obscurci par les remous de la crise, ce moment,
comme disait le philosophe italien Antonio Gramsci, «quand
le vieux meurt et que le neuf hésite à naître».
Christian Chavagneux