La rebelle aux pieds nus

«- Ça passera. Tout passe. Avec le temps, toutes les blessures cicatrisent.
Elle n'eut pas l'air de me croire.
J'étais seule à savoir que nous nous voyions peut-être pour la dernière fois. Je fixais
désespérément le visage de ma mère pour l'emporter en moi comme une icône. (...)
Bientôt deux heures qu'on fouille mes bagages. Plusieurs officiers sont arrivés en renfort.
Deux femmes en uniforme m'ont déshabillée, passant mes vêtements au crible, bas et
petite culotte compris. Je m'attendais à ce qu'on me fasse monter sur un fauteuil
gynécologique, histoire de vérifier que je n'ai rien caché...
Tout un détachement aux épaulettes rouges est sur les dents. Le chef pose sur moi un
regard lourd, ses lieutenants me mitraillent de questions. Ma tête menace d'exploser,
mais je persiste à me concentrer...
- Tovarichtch colonel, elle a une mémoire d'éléphant... Elle est dangereuse !
J'en fais trop ! Je n'aurais pas dû fournir des réponses exactes.
Pensif, le gradé fixe obstinément les talons épais de mes bottes. Suivant son regard, les
yeux de tous les gardes-frontières s'y aimantent. Marcherais-je sur quelque secret d'État ?
La colère me submerge. Mâchoire serrée, je m'assois brusquement par terre pour ôter
mes belles bottes noires. Pieds nus, d'un pas ferme, je me dirige vers la piste. L'avion est
encore là. Je monte à la dernière seconde.
À Moscou, il fait 24° en dessous de zéro.»