Rouge ballast

Dans ce village baigné dans l'odeur de sang émanant de
l'abattoir, même le train n'a pas le potentiel poétique ou utilitaire
qu'on peut lui attribuer ailleurs. Ici, lorsque les habitants,
et plus particulièrement les femmes, prennent le train, c'est en
pleine face, et sans retour. Mais quand Mathilde franchit le
parapet, la rumeur enfle : l'a-t'elle fait volontairement ?
Le vieux Bob, le «mûrisseur de clous», n'en semble pas
persuadé, ni les jumelles, intarissables commères de l'école, ni
les enquêteurs qui viennent fouiner dans le secteur.
Au milieu de toute cette agitation, Gaby assure l'intendance
en s'occupant de ses frères Djezon et Jirès, et en surveillant le
couple infernal que forment Bruno, son père irascible, et sa
dernière compagne, la grande Louise, plus férue de manucure
que de vie de famille. Seul son ami Djamel, alias Frank, lui
apporte un peu de réconfort.
«Si les vents sont à l'est il faut aussi se méfier. C'est de
cette direction que vient l'odeur du sang. Le sang des bêtes. De
cette odeur je n'en parle jamais à la maison. Ce serait menacer
le boulot de Bruno et de Louise et ils auraient beau jeu de
me demander une nouvelle fois comment on nous nourrirait,
nous, les enfants, s'il n'y avait plus l'abattoir.»