Triptyque alpestre. Vol. 1. Derrière mon bureau : légendes alpestres, tableaux de voyages, actes de vengeance

Premier volet de son «triptyque alpestre», Derrière mon bureau est
l'un des grands livres virtuoses de Werner Kofler. Pas davantage que
dans Automne, liberté , on ne saurait s'attendre ici à lire une quelconque
«histoire» : sa table de travail est au contraire le lieu depuis lequel le
narrateur, brouillé avec le monde entier , lance, avec une puissance d'imprécation
jubilatoire, des invectives contre la politique et la vie littéraire
autrichiennes, mais aussi l'hégémonie politico-économique nord-américaine,
et dénonce une «société du spectacle» où, sous prétexte de
mémoire, l'histoire donne lieu à une muséalisation artistico-pédagogique
à la fois grotesque et terrifiante.
Bien que fourmillant de références géographiques, historiques et
médiatiques très précises, cette littérature, à laquelle le narrateur assigne
une mission de lutte contre le crime , n'a paradoxalement d'autre objet que
de faire rendre gorge à la réalité : l'art doit détruire la réalité, c'est ainsi,
détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela vaut aussi pour l'écriture
[...]. Je dis toujours : hep, réalité, viens par ici, on va régler nos comptes.
Si elle doit détruire la réalité, la littérature, acte anarchiste , doit également
pulvériser ses propres codes narratifs, et en particulier le sujet.
Qu'elle soit traversée par d'innombrables autres voix ou qu'elle-même au
contraire se déporte, la voix narrative, sur laquelle flotte l'ombre tutélaire
du Molloy de Beckett, ne cesse d'être livrée au soupçon. En ce sens, ce
récit peut se lire, dans son intégralité, comme un véritable art poétique.