Les juins ont tous la même peau : rapport sur Boris Vian

«Je ne sais pas parler aux morts. Enfin, aux morts que je
ne connais pas, que je n'ai jamais connu, que je ne pourrais
jamais connaître. Parler aux anciens morts tous
proches minaudant déjà loin, je sais. Autant qu'aux déjà
presque morts. Mais aux corps étrangers, à ces osso-buco
filandreux génétiques, à ceux qui ne m'ont jamais parlé,
jamais parlé à moi, au moins une fois à moi toute seule. Là
c'est une autre histoire. Je ne sais plus rien du tout.
Comment on parle à ces morts-là. Quel ton on se doit
d'employer. Sur les cordes vocales amorcer si mineur
aigues charmilles, ou plutôt fa profond, le dièse de la distance
fourbu de violacé. Je n'en sais rien du tout. Adopter
quoi, le vouvoiement le tutoiement. Lino marbré
troisième personne du singulier majuscule à pompons, ou
le i creusé, au contraire. Personne ne sait. Comment on
parle à ces morts-là. Personne n'ose forcer la serrure, en
tout cas pas officiellement.
Alors un mort comme celui-là, comme mon mort, mon
mort principal, je dois m'y prendre comment avec.
Comment avec un mort qui ne m'a jamais parlé et qui
pourtant m'a dit. Il ne m'a jamais fait que cela, rien d'autre
de visible à l'oeil nu. Comment parler à ce mort-là, c'est
une question, je me demande. Peut-être que. Je ferais
mieux de la fermer, ça règlerait bien des problèmes.»