Contribution à une histoire sociale des poisons : le ginger jake

Contribution à une histoire sociale des poisons
Le Ginger Jake
S'il existe déjà une abondante littérature sur la Prohibition aux États-Unis, une de ses conséquences les plus funestes, à savoir l'intoxication de dizaines de milliers d'Américains par un élixir frelaté, le Ginger Jake , n'a pas retenu l'attention des historiens. Or, la survenue de cet épisode sur fond de ségrégation raciale fut à l'origine de théories complotistes (« les Noirs empoisonnent les Blancs », allusion à la rébellion conduite par le nègre marron François Mackandal au XVIII<sup>e</sup> siècle à Haïti) et de discours très virulents à l'encontre des « ruraux alcooliques et oisifs » de l'Amérique profonde.
Si, de prime abord, on peut supputer que le nombre des victimes suffirait aujourd'hui à qualifier cet épisode de crise sanitaire, une analyse de la gestion politique et scientifique de cet évènement dans l'Amérique des années trente tend à mettre en évidence la part prépondérante du politique dans les décisions ayant trait à la santé publique. Bien que tirant sa légitimité de la supposée neutralité d'une discipline scientifique (l'épidémiologie), la santé publique peut d'abord être « une politique de santé ». Dès lors, une crise sanitaire ne peut-elle être reconnue comme telle qu'en cas de crise politique ?