Economie et religion : l'expérience des ordres mendiants (XIIIe-XVe siècle)

Implacable dans son refus de l'enrichissement et dans sa dénonciation du
pouvoir de l'argent, François d'Assise a légué sur ce plan à ses frères en religion
un message singulier et vivace. Bientôt, cependant, son ordre allait se rapprocher
de beaucoup d'autres, aussi fondés au XIII<sup>e</sup> siècle. Confondus sous le
qualificatif générique de «Mendiants», quatre d'entre eux - les Dominicains,
les Franciscains, les Carmes et les Ermites de saint Augustin - furent même
officiellement désignés comme tels par les plus hautes instances de l'Église en
1274.
Le mode de dépendance à l'égard des autres que la mendicité induit a
fourni à ces ordres un principe identitaire fondamental, qui affleure dans leurs
expériences concrètes comme dans leurs écrits. Demander en quêtant et recevoir
de la main à la main l'aumône spontanée ou organisée en collecte, vivre au
jour le jour en privilégiant, face à l'afflux des dons, l'usage immédiat des aumônes
en nature et la vente des surplus et des biens immobiliers... Ces indices
forts d'un choix de vie précaire et du rapport constant aux réalités du marché se
combinent de manière fascinante dans les pratiques des ordres mendiants avec
l'incitation à tester en faveur des frères, leur prévision réaliste des dépenses
récurrentes, et finalement, le compromis accepté des rentes et du confort relatif
qu'elles assurent, en phase avec une économie de l'Au-delà qui encourage les
célébrations de messes anniversaires pour le salut des défunts.
D'emblée, amis et parents, bienfaiteurs et protecteurs souvent haut placés
ont été mis à contribution pour assurer aux couvents prioritairement établis
en ville le nécessaire et davantage, et pour gérer leurs possessions. Par des
ajustements calculés aux contraintes du quotidien et par la réactivité aux aléas
de la conjoncture, économie et religion se sont construites en dialogue. Plus
nettement que les soeurs, les frères ont adopté des façons de faire innovantes
que leurs archives (livres de comptes, registres de gestion, rapports de visites),
quand on prend la peine de les interroger, rendent accessibles, et des façons de
voir audacieuses qui, par le relais des paroles et des images, ont atteint efficacement
la société, au point de contribuer à former autrement les regards, en
amont du capitalisme florissant des Temps modernes.