J'ai oublié de la tuer

«Maman aussi, elle a envie de passer la soirée
avec moi.
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Non, ta mère a envie d'être tranquille et toi,
tu l'embêtes.
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Tu mens, elle me l'a dit au téléphone.
-
Parce que tu l'embêtais, elle voulait se débarrasser
de toi, c'est tout.
-
Tu mens, tu mens, tu mens !»
Au fond, je savais déjà qu'Amira avait raison. Je
crois que j'avais déjà compris les hommes, les
retards qui deviennent des absences et les absences
qui sont les bonheurs de ma mère. Je sais
déjà qu'elle ne supporte pas d'être là, dans cet
appartement, et ce uniquement parce que j'y suis.
Ça aussi, elle me l'a dit. Ma mère ment à tout le
monde, sauf à moi.
Flore grandit trop vite. Parce qu'elle n'a pas le
choix. Sa mère n'est jamais là et son père s'est
volatilisé le jour de sa naissance. Pour s'occuper
d'elle, dans l'appartement cossu parisien, il y a
Amira, «cent treize kilos de graisse, d'alcool, de
tristesse aussi». Amira qui boit. Amira qui la
bat. Et sa mère qui ne voit rien, qui ne veut pas
savoir.
Avec une justesse poignante, Tristane Banon
restitue la douleur d'une petite fille dont le coeur
bat en secret tout près du sien.