Gestes lyriques

Interroger, appeler, interrompre, donner, promettre : ces verbes,
parmi quelques autres, désignent certains des gestes lyriques que la poésie
moderne permet d'effectuer selon des opérations de langage qui lui
sont propres. Telle est l'hypothèse de ce livre. Ce sont de tels gestes que
vise le poème. Et ce sont eux qui jouent, en amont, un rôle moteur pour
alimenter l'énergie lyrique qui en découle.
Il s'agira donc moins de décrire le sujet lyrique qui présiderait à ces
actions que de recueillir la force de mouvements que la poésie capte,
entre vers et prose, dans un partage nouveau que lui a imposé la modernité.
Cette recherche d'une dynamique de la parole se rapproche souvent
de l'aventure du geste pictural. Quelque chose entraîne, de l'ordre de
l'impulsion ou d'un dessaisissement, mais aussi d'une maîtrise et d'un calcul.
Dans le rythme d'une scansion qui ne saurait plus reposer sur les
anciens patrons métriques, la gestualité lyrique organise une forme-sens
qui redonne, ou rêve de redonner, au langage son efficace.
Cette traversée de quelques gestes lyriques n'est ni un répertoire,
ni une typologie. J'ai voulu plutôt rendre au poème sa force de provocation,
son énergie d'incitation, et comprendre pourquoi, en lisant un
poème, nous sommes aussi appelés à prolonger le geste qui l'a guidé. Ce
parcours dans la poésie française moderne et contemporaine va de Hugo,
Baudelaire et Apollinaire, en passant par Frénaud, Bonnefoy, Ponge, Jaccottet
et Michaux, jusqu'à des tentatives très récentes, notamment chez
Deguy, Roubaud, Cadiot, Hocquard, Emaz. Car si la poésie n'est heureusement
pas encore chose du passé, et qu'elle nous implique donc dans
les possibilités de vie plus large qu'elle invente, c'est parce que se poursuit
la recherche par le langage de ce qui est peut-être absolument hors
du langage, mais dont la traction mobilise le besoin et le désir de dire.
D.R.