Le soleil sur la langue

«Il m'est resté de ce temps d'enfance l'étonnement de voir se lever le
soleil après moi, la joie terrible de le surprendre et de me satisfaire du
fait que le monde est trois : le soleil, papa et moi. Il y a bien vingt ans que ce
papa-là est parti. Aujourd'hui, je suis presque aussi âgé que lui mais ma vie
tient encore debout, décidée soudain à se baigner toute une année dans ces instants
où la nuit et le jour se disputent et se séparent.»
Pendant toute une année et où qu'il se trouve, Pef a pris rendez-vous avec le
lever du soleil. De ces trois cent soixante-cinq rencontres, autant de textes sur
la magie du jour qui naît.
Ce calendrier lumineux, en jouant sur le présent et la mémoire, laisse apparaître
le père et l'enfance, les passantes fugitives et les berges de l'Orne, les
réverbères toulousains et le ciel de Bolivie.
Mardi 24 avril
Pleuvait-il aussi dans mes étés d'enfance
? Ne sortions-nous que pour garder
au soleil les vaches, les moutons
ou les chèvres ? Pleuvait-il parfois sur
cette colline qui bossait le paysage
bourguignon ? La vie se résumait-elle
simplement au rire et au vent chaud
quand la limonade des musettes n'était
que pluie tiède dans nos gorges ?
Mercredi 25 avril
J'ai le souvenir fragile de cette grotte
artificielle entourée de friches à frissons
de vent, au-dessus de laquelle une
madone candide façait le levant, une
main au nord et l'autre au sud. Nous
protégeait-elle de la pluie ou de la canicule
? Soleil, tu m'as pourtant vu ici-bas
dans le sens où il s'agissait de mon
ici d'enfant bas. À l'abri du regard
pourtant galactique de mes parents je
dévorais mes premières histoires en
bandes dans de petits fascicules. N'astu
pas souri en m'observant les feuilleter
penché sur mes genoux de table ?
Que ne t'ai-je entendu saliver de plaisir
à l'idée que tu allais les jaunir
insensiblement. Et pouvais-je deviner
que tes courses à répétition marqueraient
d'argent ces cheveux offerts au
vent par un jeune figurant de la vie ?