Naga : portrait hors frontières

Quelque part entre ciel et terre, à la frontière entre Inde et Myanmar, le «Pays des Collines»
semble n'avoir jamais existé. Longtemps interdit au tourisme, il évoque tout juste pour quelques
privilégiés l'insaisissable peuple des Naga, coupeurs de têtes christianisés par des missionnaires
américains du XIX<sup>e</sup> siècle. Le Nagaland est pourtant l'un des vingt-neuf États de l'Union indienne,
mais ses deux millions d'habitants, sans communauté ethnique, linguistique ou culturelle avec ses
puissants voisins, se laissent facilement oublier.
Ce pays est un artifice, une invention, un mythe, une réalité hors limite, tardivement identifié et
intégré par la Pax Britannica , puis par la Pax India , qui pouvaient difficilement laisser sans contrôle
les périphéries de leur empire. Le Nagaland regroupe des groupes ethniques hétérogènes, qui n'ont
guère en commun que leur passé de petit agriculteur-chasseur-cueilleur-guerrier, d'être de type
physique «mongoloïde», et d'appartenir à la famille linguistique tibéto-birmane.
Yvan Travert, par ses splendides photographies en noir et blanc, et Ivana sa fille, par un texte
de référence sur leur histoire et leur culture, donnent ensemble un sens aux visages des Lotha,
des Konyak ou des Chakhesang croisés ici. Chacun d'eux nous rappelle une vérité qui nous échappe
sans cesse : ici un guerrier mohican, des révolutionnaires péruviens ou quelque chamane sibérien,
là une vieille Chinoise ou une délicate Javanaise. La peau est brune, blanche, dorée, tatouée... ou
pas, les yeux sont ronds, fendus ou bridés. Les deux auteurs témoignent superbement de ce
peuple oublié. Turbulent, vindicatif, courtois et joyeux, il est en train de s'inventer une modernité,
sans vraiment quitter ses montagnes, et sans ignorer le reste du monde...