Don Quichotte de la Mancha dans la Manche : études à l'intention des Archives départementales de la Manche, faites à l'occasion du quatrième centenaire de la parution de la première partie de Don Quichotte sur les presses de Juan de la Cuesta

La Manche et La Mancha... deux territoires distants et distincts qui
se fondent par le mécanisme - et les caprices - de la traduction dans une
homonymie qui ne va pas de soi, quoiqu'elle vienne de loin... En effet,
dans la langue espagnole, le détroit qui sépare les îles britanniques du
continent européen devrait s'appeler «La Manga», traduction exacte de
«manche», un nom en soi topographique, car correspondant à la forme
du territoire concerné. C'est donc un malentendu de la traduction qui va
être le premier lien entre deux contrées que tout semble sinon séparer, au
moins différencier, car la géographie a fait de «La Mancha» de don
Quichotte, un territoire que la mer ne connaît pas : un territoire «de
secano» dépourvu de bois ténébreux et de brumes équivoques... un
territoire plat, peu propice au rêve et au mystère, un territoire dont la
surface, loin de ressembler à la structure allongée d'une «manche»
adopte la ronde configuration d'une tache : «una mancha»...
Car «la mancha» c'est d'abord une «tache», et par voie de
conséquence, un deuxième malentendu de la traduction ! En fait, dans la
langue française Don Quichotte de la Mancha aurait pu très bien devenir
«Don Quichotte de la Tache». Aurait pu... mais heureusement la
logique qui a préféré «Mancha» à «manga» a joué aussi dans la
préférence donnée à «Manche» sur «Tache». Il n'empêche que c'est à
ces malentendus dans le croisement des langues que nous devons
l'homonymie Mancha/Manche.
Le nom de notre chevalier porte une charge d'ambiguïté et une
ironie qui n'échappaient à personne.
Cervantès est le maître de l'ironie et le seigneur de la dérision, et
avec Don Quichotte il s'en donne à coeur joie. Cependant c'est
finalement don Quichotte qui a eu le dessus : don Quichotte, cet objet de
dérision, a réussi le plus inimaginable des exploits, celui de transcender
la tache de ses ridicules pour devenir l'emblème de l'idéalisme à l'état
pur.