Le passager. Berlin revisité

Le passager, fasciné par ce qui se passe à nos portes et dont
personne ne semble se soucier, entreprend de voir par lui-même
les choses depuis l'intérieur des terres de la défunte
République démocratique allemande aux prises avec la nouvelle
«unification sacrée» et nous en rend compte pas à pas.
William Cliff, poète qui tout au long de son oeuvre a
arpenté et interrogé inlassablement le monde, nous donne
ici, après La Sainte Famille , son deuxième roman, issu d'une
longue errance au coeur des anciennes terres de l'Est.
«Un train pour Rostock était à quai. La machine, de
fabrication soviétique, vrombissait sourdement. L'on siffla le
départ. Le moteur à mazout se mit à gronder à toute force
et entraîna le convoi vers l'ancienne Allemagne de l'Est.
«J'essayais de voir l'endroit où le train franchit l'ancienne
frontière. N'était-ce pas ici ? Où tout à coup le paysage
n'offre plus rien qu'une grande lande ? Ici sans doute
se dressaient les fameux miradors. Et ces longs poteaux de
bois, tous les mêmes, avec une laide lampe à leur sommet
couverte d'un disque noir, oui, je les reconnais, pour les
avoir déjà vus jadis en allant à Berlin. Nous roulons sur
le réseau de la ci-devant Deutsche Reichsbahn, on le
remarque aux gares, aux signaux, à toute la pauvreté, toute
la vétusté, la laideur du matériel et des maisons. Le paysage
lui-même semble imprégné de quelque chose de triste, de
négligé, d'irrémédiable.
«"Les croupes lacustres de la Baltique", lit-on sur les
atlas. En effet, nous n'avons plus ici la grande plaine alluvionnaire
de la mer du Nord mais des renflements couverts
de bouleaux et d'herbes sauvages ; la terre, dans ses
commotions, quand elle fit la fosse qui s'appelle aujourd'hui
la mer Baltique, a laissé des restes de ses mouvements
: ces croupes, et aussi ces lacs nombreux, qui
donnent quelque variété au paysage.
«Le train s'arrête dans des villes aux noms tout à fait
inconnus, villes qui, vues du train, font mal au coeur, et dont
on a peine à imaginer quelle vie a été la leur pendant tout
ce long temps, les longues quarante années de ce régime.»