L'écluse n° 1

Quand on observe des poissons à travers une couche
d'eau qui interdit entre eux et nous tout contact, on les
voit rester longtemps immobiles, sans raison, puis d'un
frémissement de nageoires aller un peu plus loin pour n'y
rien faire qu'attendre à nouveau.
C'est dans le même calme, comme sans raison aussi,
que le tramway 13, le dernier «Bastille-Créteil», traîna
ses lumières jaunâtres tout le long du quai des Carrières.
Au coin d'une rue, près d'un bec de gaz vert, il fit mine
de s'arrêter, mais le receveur agita sa sonnette et le
convoi fonça vers Charenton.
Derrière lui, le quai restait vide et stagnant comme un
paysage du fond de l'eau. À droite, des péniches flottaient
sur le canal, avec de la lune tout autour. Un filet
d'eau se faufilait par une vanne mal fermée de l'écluse,
et c'était le seul bruit sous le ciel encore plus quiet et plus
profond qu'un lac.