Se coucher pour mourir

Au début des années 1970, à Ankara, la capitale de la Turquie, une
femme, Aysel, entre dans une chambre d'hôtel, s'y déshabille et se
couche, bien décidée à boire le calice de la vie. Acte radical, c'est aussi
le prétexte pour elle, dans ce crépuscule d'une mort orchestrée, de mesurer
le chemin parcouru, de faire le bilan de son existence. Que de chemin
en effet ! Fille de petit commerçant d'Anatolie, Aysel devient professeure
d'université ! Mais à l'afflux des réminiscences que reste-t-il ?
Une liberté durement acquise, une vie construite surtout en réponse aux
exhortations modernisatrices de la République ; en butte aux valeurs et
références de sa famille. Alors cette existence, l'a-t-elle vraiment voulue ?
Dans le sillage d'Aysel, l'auteure nous plonge aussi dans les vies des
jeunes de son âge, tout juste immergés dans la Turquie moderne. C'est
le journal intime du fils du sous-préfet appartenant à l'élite et a priori
promis à un bel avenir qui nous est alors montré, ou, a contrario,
les souvenirs du jeune paysan que son instituteur envoie à Ankara afin
qu'il essaie, justement, d'en avoir un d'avenir, ou la correspondance
épistolaire de jeunes filles promises au mariage...
Ce roman choral brosse un portrait vivant, complexe et subtil des trois
premières décennies de la république en Turquie après la mort de
Mustafa Kemal Atatürk, de 1938 à 1968, et nous confronte également
aux conflagrations de la seconde guerre mondiale. Sont alors dévoilés
avec brio les espoirs, les illusions et les contradictions de cette époque
et de cette modernité imposée d'en haut.