L'oraison crucifiée

Roomi Hanif Buddha Khan, vouée dès sa naissance à la
mémoire du plus grand poète, penseur, philosophe,
spiritualiste de son continent, ne pouvait que se tourner
vers la littérature.
Roomi, jeune fille pakistanaise de vingt ans, joue avec les
mots, les lance comme des balles, les mélange, les heurte
suivant une pensée certes aux antipodes de la nôtre, sous-tendue
par une culture différente, mais aussi par un esprit
différent. Si Roomi peut faire sienne la phrase de Victor
Hugo :
J'ai dit au fruit d'or...
Mais tu n'es qu'une poire !
Si elle utilise indifféremment et simultanément des
locutions brutales ou des tournures élaborées, ce n'est
jamais fabriqué. Pour elle, tout mot, toute expression a sa
musique, sa couleur, sa réalité et ce premier livre, où
s'exprime une mentalité originale, un sens du verbe
inattendu, pourra étonner, voire déconcerter. Il n'en reste
pas moins que, peut-être, une nouvelle manière poétique
est en train de naître qui s'enroule en mots chatoyants ou
rauques autour d'une pensée venue d'ailleurs.
Roomi, du reste, n'en a cure. Quand elle relève l'épais voile
des cils sur un regard insondable et immobile, elle semble
dire : "C'est mon moi que j'exprime, à ma façon ! Voilà !".
Liliana Klein